Revue de presse

Purges massives: la chasse aux sorcières a commencé en Turquie

Le putsch militaire avorté au pays du sultan Erdogan cache une reprise en main (de fer) du régime vis-à-vis de ses opposants, selon plusieurs médias. Qui craignent l’imminence d’une guerre civile dans une société extrêmement divisée

Trois jours après le coup d’Etat avorté en Turquie, les autorités ont appelé la population à rester mobilisée tout en multipliant les arrestations dans l’armée et la justice, sous le regard inquiet des pays occidentaux. Plusieurs milliers de personnes se sont ainsi de nouveau rassemblées dans la nuit de dimanche à lundi sur la place Taksim, à Istanbul, ou sur la place Kizilay, à Ankara, afin d’apporter leur soutien au président Recep Erdogan.

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L’heure est donc «aux célébrations», juge Courrier international, «mais aussi aux règlements de comptes». Il suffit de se rendre sur Twitter ou sur Facebook pour voir ces images, «certaines difficilement soutenables, de scènes de violence à l’égard des militaires, souvent de jeunes conscrits: battus, humiliés et parfois lynchés par les partisans du gouvernement appuyés par les forces de sécurité restées loyales».

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C’est le «grand nettoyage», selon l’expression même du président, «revenu jubilant et victorieux sur le devant de la scène politique». Environ 6000 personnes ont été arrêtées parmi les militaires et les magistrats, selon l’édition anglophone du quotidien Hurriyet, qui détaille la purge au sein de l’armée. Mais cette intervention dans le pouvoir judiciaire, «quel rapport avec l’insurrection d’une fraction de l’armée?» se sont demandé beaucoup de gens, oubliant qu’on dit les juges sous la coupe de Fetullah Gülen, cet imam en exil, «ancien maître à penser de Recep Erdogan et de son parti, l’AKP, devenu sa bête noire» en opposant numéro un. Du coup, ce «coup d’Etat rampant» le Guardian ne le voit pas comme «l’œuvre de l’armée mais de Recep Erdogan lui-même».

Fetullah Gülen, «ce penseur islamiste modéré», vit depuis 1999 aux Etats-Unis, rappelle le Washington Post. «Agé de 75 ans, d’une santé fragile, il mène une existence de reclus – ce qui ne l’empêche pas d’être à la tête d’un vaste mouvement regroupant des écoles, des instituts de recherche et d’ONG», précise le journal. Selon Erdogan, sa confrérie «et ses réseaux en Turquie – notamment au sein de la police et de la justice – constitue justement cet «Etat parallèle» à qui il a promis désormais une guerre sans merci». Mais ce dernier nie toute implication. C’est l’imam lui-même qui a «suggéré que ce putsch pourrait être l’œuvre du régime d’Ankara afin de mieux réprimer les gülenistes dans le pays». Washington demande donc «des preuves contre le prédicateur», qu’Ankara verrait bien extradé.

En attendant, une journaliste de CNN s’inquiète de cette «chasse aux sorcières» et du «durcissement du régime» qui «risquent de renvoyer le pays des années en arrière». Jusqu’ici, dit-elle, «la Turquie était encore un pays compétent et stable, quoique non dépourvu de problèmes, qui servait de glacis entre l’Europe et un Moyen-Orient en pleine désintégration, tout en étant un partenaire des Etats-Unis. Elle était la cible d’attentats terroristes comme les pays d’Europe, et avait sa place dans un monde où l’on peut manifester sa solidarité à l’aide de posts sur Facebook et en projetant les couleurs turques sur les monuments nationaux. Tout a changé avec […] ce spectre d’une guerre civile.»

Etait-ce prévisible?

Haaretz, à Tel-Aviv, prétend que les militaires maintenant en détention «n’ont pas digéré la politique de répression systématique contre les Kurdes» – que dénonce le site indépendant Diken – ni «la bienveillance dont a pu bénéficier l’Etat islamique». Mais comment, demande-t-il aussi, «les différents services de renseignements turcs n’ont-ils pas eu vent des préparatifs d’un coup d’Etat? Même si le premier ministre […] a raison de dire que seule une partie de l’armée s’est mutinée contre le gouvernement et même si les faits semblent lui donner raison quand il accuse les putschistes d’être des partisans» gülenistes, l’armée «vient tout de même de prouver» qu’elle représentait une force d’opposition à prendre au sérieux.

Alors, était-ce prévisible? se demande Libération. «Pour Eser Karakas, professeur d’économie à l’Université d’Istanbul, la réponse ne fait aucun doute»: «Les milieux kémalistes l’évoquaient depuis longtemps», affirme-t-il. La revue américaine Foreign Policy l’avait également prévu dans son édition du mois de mai 2016. «Les militaires proches de Gülen […] savaient qu’ils ne manqueraient pas d’être écartés de l’armée turque. Les putschistes ont donc fait un dernier pas pour tenter de garder leurs positions», selon un journaliste spécialiste de la confrérie Gülen. Et puis, «les piètres performances diplomatiques, politiques et désormais économiques sont autant de facteurs» qui expliquent le chaos, estime un chroniqueur au quotidien kémaliste Sozcu. Sans compter «les changements politiques envers Israël, la Russie, ou encore la Syrie», qui «sont des échecs de politique étrangère qui n’ont cessé de contribuer à la remise en question du pouvoir d’Erdogan».

Au bilan, il y a plus de 260 morts et près de 1500 blessés après ce coup d’Etat «très improvisé», selon le magazine en ligne Slate, cité par France Inter. Qui, dans deux autres analyses, explique pourquoi il a échoué et surtout «pourquoi les infects excès de Recep Erdogan l’ont rendu inévitable»; pourquoi, enfin, selon un professeur de sciences politiques à l’Université Sabancı à Istanbul qui s’est exprimé sur le site Open Democracy, on peut dresser «un parallèle» avec «ce qui est considéré comme l’acte de naissance du régime nazi»: l’incendie du Reichstag, en 1933 à Berlin, qui était «la dernière chance pour le peuple» allemand «de conserver des libertés et la possibilité d’un esprit critique». Celui-ci avait été immédiatement exploité par les nazis à des fins politiques, par la proclamation de la Reichstagsbrandverordnung, qui suspendait sine die les libertés individuelles: «Ce décret a permis au gouvernement de prendre contrôle de toutes les régions allemandes et d’imposer la peine de mort pour de nombreux crimes»…

«Plus aucune contestation, par personne»

Pour certains analystes, les événements pourraient maintenant renforcer Erdogan en redorant son image. Mais dans Le Journal du dimanche, Dorothée Schmid, spécialiste de la Turquie à l’Institut français des relations internationales (IFRI), craint un durcissement supplémentaire de régime dans ce pays extrêmement divisé: «Plus d’interdictions, davantage de mainmise sur les médias et les réseaux sociaux, répression accrue contre les opposants… […] Il n’y aura plus de contestation possible en Turquie, dit-elle, plus aucune, par personne.» Autre conséquence à prévoir – et c’est à lire dans Le Parisien: une nouvelle baisse du tourisme. «Depuis plusieurs mois, les réservations étaient déjà en chute libre, de même que la fréquentation des différents sites touristiques. La faute à la multiplication des attentats.»

Mais pourtant, dans cette cacophonie, dans cet échec patent de l’autoritarisme, tout semble indiquer que le chemin se pave de plus en plus vers l’absolutisme du sultan d’Ankara:

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