il etait une fois

Le Qatar, ou l’ambition d’une indépendance

Le Qatar est l’exemple abouti mais complexe de ces monarchies du Golfe qui, n’ayant pas encore achevé le processus de construction de l’Etat de droit, restent dépendantes du seul talent d’un prince. Celui de Cheikh Hamad est indéniable. Mais après lui?

Il était une fois

Avec 11 500 km2, la dimension de la Suisse romande, le Qatar s’est profilé comme Etat visible sur la scène du monde. Il s’est doté, en 1996, d’une chaîne de télévision, Al-Jazira, qui rivalise avec la BBC et CNN, y compris bientôt sur la scène américaine avec un siège à New York. Il investit tous azimuts, mines d’or en Grèce, banques au Brésil, en Russie, fonds financiers, cinéma, sport international, ayant non seulement racheté le Paris Saint-Germain mais raflé l’organisation de la Coupe du monde de foot de 2022. Il fait de sa capitale, Doha, un laboratoire de l’architecture futuriste. Il s’illustre dans la diplomatie par toutes sortes de médiations de paix. Il est aujourd’hui l’un des grands acteurs du conflit syrien, puisqu’il finance et arme l’opposition.

C’est à la géologie que le Qatar doit sa richesse, puisqu’il est assis sur la partie occidentale d’un des plus vastes gisements gaziers offshore du monde, le North Dome, qu’il partage avec l’Iran. C’est à la volonté de sa monarchie, les Al-Thani, qu’il doit son avantageuse position dans le contexte géopolitique régional.

Au début du XIXe siècle, le Qatar est sous la domination de Bahreïn et de la tribu régnante des Al-Khalifa, qui en ont chassé les Perses. Les tribus qataries contestent cette tutelle. En 1820, la Grande-Bretagne, soucieuse de protéger la tranquillité d’une zone où la Compagnie des Indes fait ses affaires, impose une trêve sur toute la côte orientale de la péninsule Arabique, allant jusqu’à détruire Doha en riposte à des actes de piraterie. Les tribus qataries n’en continuent pas moins à se rebeller. En 1867, bravant la trêve, les Al-Khalifa de Bahreïn lancent une offensive militaire sur le Qatar. Londres envoie un émissaire en la personne d’un orientaliste, le colonel Lewis Pelly, avec pour mission de trouver un interlocuteur qatari ouvert à ses propositions. On lui présente un commerçant respecté de Doha, Mohammed ­al-Thani. En 1868, celui-ci signe avec l’Angleterre un traité qui dissocie le Qatar de Bahreïn.

Par ce geste, Al-Thani devient l’égal des autres émirs arabes. Il est issu des Bani Tamin, la tribu qui a donné naissance, le siècle précédent, à Mohammed bin Abdelwahab, l’intransigeant et austère réformateur de l’islam, fondateur du «wahhabisme». En 1902, son fils, Jassim bin Mohammed ­al-Thani, se convertit à cette doctrine, dès lors religion officielle du Qatar. C’est le moyen pour Cheikh Jassim de prendre ses distances avec Bahreïn et de se rapprocher d’Ibn Saoud, qui vient de reprendre Riyad à une famille rivale.

Emir par la grâce de Londres, Jassim bin al-Thani ne se range pas entièrement dans le camp britannique. Par crainte de Bahreïn, il se met volontairement sous le protectorat de l’empire ottoman. Alliance douteuse. Ses rapports avec la Porte se détériorent, jusqu’à une mémorable bataille qui lui permet de s’établir fermement comme maître du Qatar. Bahreïn tente encore une fois de reprendre la presqu’île en 1913, mais la Grande-Bretagne l’en empêche. En 1915, celle-ci fait aussi signer à Ibn Saoud, en train de reconquérir la péninsule Arabique, un traité selon lequel il ne s’ingérera pas dans les affaires des émirats qui lui sont liés. Signature sans conviction puisqu’en 1932, devenu roi d’Arabie, Saoud écrit à l’émir Cheikh Jassim qu’il considère le Qatar comme lui appartenant.

En 1939, des traces de pétrole y sont découvertes. L’exploitation commence peu après la Seconde Guerre mondiale, et la production offshore à partir de 1964. A la suite d’un traité de 1935, l’émir touche les dividendes versés par l’Anglo Persian Oil Company (APOC). L’alliance anglaise s’interrompt cependant lorsque, en 1968, la Grande-Bretagne, incapable de prolonger l’entretien d’une présence militaire dans le Golfe, annonce son départ pour 1971.

Le projet d’une fédération entre les neuf émirats échoue. Le 3 septembre 1971, le Qatar déclare son indépendance.

Il a alors à affronter l’hégémonisme de l’Arabie saoudite qui, par suite d’arrangements territoriaux avec les autres émirats, enclave complètement les frontières terrestres du Qatar. L’invasion du Koweït par l’Irak, en 1990, aggrave ces tensions, comme elle aggrave en même temps les désaccords au sein de la famille régnante à Doha. Le fils de l’émir, le prince héritier Hamad bin Khalifa al-Thani, qui commence avec l’Iran l’exploitation du gisement gazier offshore du North Dome, s’affiche en partenaire loyal de Téhéran, attitude jugée provocatrice par Riyad. Des affrontements de frontière s’ensuivent, en septembre 1992, apaisés en 2002 par un arrangement.

Entre-temps, le prince héritier a destitué son père (1995), et lancé cette politique de visibilité internationale qu’on lui connaît aujourd’hui. Il parle à l’Iran. Il parle à Israël. Il accueille une base américaine.

A la tête d’un émirat qu’il mène comme une entreprise, Cheikh Hamad manœuvre entre libéralisation et tradition. La libéralisation, c’est l’énergie qu’il met à ouvrir son pays aux pratiques et aux savoirs contemporains. La tradition, c’est l’islam, sous une forme plus proche des Frères musulmans que du wahhabisme saoudien. C’est aussi, en ce moment, l’ambition de rendre au sunnisme l’ancienne capitale des Omeyyades, Damas.

Selon le politologue mauritanien Mahmoud Ould Mohamedou, qui enseigne à Genève, le Qatar est l’exemple abouti mais complexe de ces monarchies du Golfe qui, n’ayant pas encore achevé le processus de construction de l’Etat de droit, avec des institutions impersonnelles durables, restent dépendantes du seul talent d’un prince. Celui de Cheikh Hamad est indéniable. Mais après lui?

Sources: Jérôme Lavandier, in «Confluences Méditerranée No 84»; David Rigoulet-Roze, in «Les Clés du Moyen-Orient» (site web).

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