Odalie est très fâchée. Lectrice du magazine Le Point, elle croyait «qu’une cellule avait été créée pour lutter contre les diffusions de l’EI (et autres extrémistes islamiques) quelles qu’elles soient: or ce torchon [la revue dont la couverture est reproduite ci-dessus] est extrêmement dangereux: comment se fait-il qu’il parvienne jusqu’en France ou que la Grande-Bretagne le laisse circuler? Tout est parfaitement conçu pour attirer les jeunes islamiques crédules vers ce «paradis», la photo est presque plus parlante, que le discours.»

Le discours? Présenté dans un environnement typographique fleuri comme l’«interview de l’épouse de notre frère Aboû Basîr’Abdoullâh Al-Ifriqî (qu’Allâh l’accepte)»,

le voici: «Tous ceux qui le connaissaient l’aimaient à cause de son bon caractère et de sa douceur envers les croyants. […] S’il voyait l’islam ou les musulmans maltraités, il était triste et voulait faire quelque chose. Personne ne doutait de son courage. C’était un lion, ses actions le prouvent. Il a montré sa puissance face aux infidèles. […] Ses yeux brillaient à chaque fois qu’il visionnait les vidéos de l’Etat islamique.»

Mais qui parle donc ainsi? «La femme la plus recherchée par la police française», répond France 24, dont le nom n’apparaît cependant jamais. Celle que Libération appelle la «guest star du magazine de l’Etat islamique». Dans une interview que lui attribue Dabiq , Hayat Boumeddiene, compagne de l’un des auteurs des attentats à Paris et soupçonnée d’avoir fui en Syrie, dit sa «satisfaction» d’avoir émigré «dans une terre où la loi d’Allah s’applique». «Surréaliste», commente le site Terrafemina.

«Mère de Basir, l’émigrante»

Cet entretien sans photo, mis en ligne dans le N° 7 de la revue en ligne de l’EI, de celle qui se fait désormais appeler «Oum Basir al-Muhajirah» (Mère de Basir, l’émigrante) n’est pas authentifié, mais Dabiq est, depuis son premier numéro, l’un des canaux officiels de communication du groupe. Alors attention, prévient La Dépêche du Midi, car «la majorité de l’article est un long éloge sur la foi et la nécessité de rejoindre les terres de l’Etat islamique. Cependant, cette interview reste pour l’instant impossible à identifier, car aucune photographie d’Hayat Boumeddiene ne permet de dater ou localiser cet entretien.»

Le texte est d’ailleurs disponible dans le N° 2 de la revue francophone de propagande islamiste Dar Al-Islam, que l’on peut télécharger ici. Alors, de quoi parle-t-elle encore, Hayat Boumeddiene? «Vivre dans une terre où la loi d’Allah s’applique est très satisfaisant», dit la jeune femme de 26 ans, mariée religieusement mais pas civilement à Amédy Coulibaly, un des auteurs des attaques de Montrouge et du supermarché casher à Paris qui a fait quatre morts le 9 janvier, deux jours après le massacre perpétré à la rédaction de Charlie Hebdo. «Je suis heureuse d’avoir accompli cette obligation», ajoute-t-elle.

«Un déchet de l’humanité»

Evoquant son compagnon abattu par la police, elle affirme qu’il était «très heureux» quand le califat a été proclamé par le chef de l’EI sur les terres qu’il contrôle, en juin 2014. «Il brûlait du désir de rejoindre ses frères sur les terres du califat et de combattre les ennemis d’Allah», dit-elle. «Il voulait faire sa hijra [émigration définitive en terre d’islam] mais cela l’aurait empêché de mener à bien l’opération qu’il avait prévue en France.» Un internaute du magazine Elle rétorque: «Elle est au courant que son défunt mari a tué des innocents??? Pauvre meuf, un déchet de l’humanité.»

Mais que sait-on du «Centre médiatique Al-Hayat», qui signe la revue Dar Al-Islam? L’Obs a questionné le journaliste pour RFI David Thomson. Auteur du livre Les Français jihadistes (Ed. Les Arènes) paru en juin dernier, il a été correspondant en Tunisie et en Libye de 2011 à 2013. «La branche médias al-Hayat est une des trois branches médias officielles de l’EI. Tout ce qui sort de cet organe est la voix officielle de l’EI», répond-il:

Thomson insiste toutefois sur ce point important: depuis que cette revue propose «du contenu de propagande pour l’EI, elle n’a jamais diffusé de fausse interview ou d’information inexacte. En général, lorsqu’elle publie une revendication d’assassinat, d’exaction ou autre, elle est confirmée par la partie adverse. […] On a tout lieu de penser que l’interview est authentique. […] Le premier numéro de Dar Al-Islam date de décembre dernier. Des combattants de l’EI, français pour la plupart, produisent le contenu destiné aux francophones. Pour la plupart depuis la Syrie. Puis ils le diffusent via Twitter. On ne sait pas combien ils sont, mais tout ce qu’ils font est validé par la hiérarchie de l’EI.»

Tout passe par Twitter

A la question de savoir pourquoi ces revues sont «si facilement accessibles en ligne», Thomson l’explique par le fait qu’«il est aujourd’hui impossible d’empêcher leur diffusion sur les réseaux sociaux. Ces contenus ont une viralité immédiate. Prenons l’exemple du dernier numéro de Dar Al-Islam. Comment a-t-il été diffusé? Via le compte Twitter de la section française al-Hayat. Ils en sont à leur 9e compte. Il est régulièrement fermé, puis immédiatement rouvert. Twitter le désactive sans même l’intervention des autorités, mais, comme des milliers d’autres, il est immédiatement recréé. La diffusion de la propagande en est gênée, mais pas empêchée.»

Dans la fameuse interview, Hayat Boumeddiene s’adresse aussi à «ses sœurs» et les appelle à «soutenir leurs maris, leurs frères, leurs pères et fils. Conseillez-les. Ne leur rendez pas les choses difficiles, facilitez tout ce que vous pouvez pour eux […], Ne perdez pas votre temps et votre énergie dans des jeux, des futilités et tout ce qui ne vous concerne pas. Apprenez votre religion!» Un monument de langue de bois moraliste.

Instrumentalisée

«Trois jours après la mort d’Amédy Coulibaly, la Turquie avait indiqué que Hayat Boumeddiene se trouvait en Syrie depuis le 8 janvier, précise Le Point. Les dernières nouvelles de la jeune femme dataient ensuite du 5 février dernier, lorsque CNN avait dévoilé que les autorités françaises chercheraient à vérifier si Hayat Boumeddiene figurait dans la dernière vidéo de propagande anti-française de l’EI.»

Quoi qu’il en soit, la sœur semble en tout cas avoir bénéficié de relais efficaces pour rejoindre les rangs de l’organisation terroriste. Qui, en retour, l’a déjà bien instrumentalisée.