En ce début du mois d’août, tel Tell à Altdorf il y a plus de 700 ans, la BNS vient de tirer une flèche surprise de son carquois. Elle va mettre en place un relâchement monétaire – un QE pour Quantitative Easing en jargon – de quelque 50 milliards de francs. En d’autres termes, les comptes de virements, c’est-à-dire les avoirs immédiatement disponibles pour être transférés ou convertis en billets que chaque banque suisse possède à la BNS, vont gonfler du même montant ces prochaines semaines, une somme non négligeable puisqu’elle est égale au total des billets suisses en circulation. Comme les banques détiennent déjà 30 milliards de telles liquidités, la monnaie centrale suisse – la somme des billets et des comptes de virements, en fait la seule monnaie légale en Suisse – passera de 80 milliards de francs aujourd’hui (30 pour les banques et 50 en billets) à quelque 130 milliards. En apparence, l’effort est important. À l’échelle suisse, il dépassera même d’un tiers l’injection de liquidités connue sous le nom de QE II à laquelle la Réserve fédérale américaine vient de procéder au cours du premier semestre de 2011. Malheureusement, les seringues monétaires suisses et américaines agissent en l’occurrence de manière fort différente.

Outre-Atlantique, la banque centrale a créé de la liquidité en achetant des bons du Trésor sur le marché, poussant légèrement les taux longs à la baisse et encourageant ainsi le public à acheter des titres financiers. Jusqu’à présent du moins, son action n’a certes pas été franchement couronnée de succès n’ayant sans doute pas été assez massive pour vaincre des vents aussi contraires que le recul des dépenses publiques, le désarroi du marché hypothécaire et l’impact du tremblement de terre japonais. Mais elle a sans doute permis de soutenir l’économie américaine, si bien que la coïncidence entre la chute des actions et la fin du QE n’en est vraisemblablement pas une.

En Suisse, la BNS n’achètera pas de titres sur le marché, mais elle va essentiellement réaménager son bilan. Rappelons qu’en acquérant massivement des euros en 2010, elle avait créé ex nihilo plus de 120 milliards de francs qui avaient d’abord atterri sur les comptes de virements bancaires. Pour éponger ces liquidités, elle avait alors offert aux banques de placer ces fonds essentiellement dans des bons à court terme émis par elle-même. Contrairement aux comptes de virements qui ne rapportent rien, ces bons – des dépôts à terme si l’on veut – portent un petit (!) intérêt si bien que les banques s’en sont montrées friandes puisqu’elles en avaient souscrit pour quelque 100 milliards à la fin de juin 2011. Dans ces conditions, il suffira à la BNS de ne pas émettre de nouveaux bons pour qu’automatiquement les liquidités bancaires se remettent à augmenter. En effet, dès que les anciens titres arriveront à échéance, la banque centrale les remboursera en créditant le compte de virements de la banque qui lui présentera le papier à rembourser. Comme toutes les banques détiendront bientôt assez de liquide pour leurs besoins de paiement, aucune ou presque ne s’adressera plus à la BNS pour se refinancer et les taux du marché interbancaires tendront vers zéro, ce que notre institut d’émission désire d’ailleurs. C’est pourquoi il a réduit simultanément son taux d’escompte maximum de 0,75% à 0,25%, un mouvement avant tout psychologique puisque le taux interbancaire courant était déjà plus bas que le nouveau taux maximal officiel.

Contrairement aux QE américain et japonais, la BNS essayera donc de jouer avant tout sur les taux à court terme et c’est sans doute pourquoi le franc a très rapidement baissé de quelques centimes aujourd’hui. L’effet sera-t-il durable? Personne ne le sait, mais il ne faut pas oublier qu’avec 30 milliards d’avoirs à vue les banques suisses sont déjà très liquides et qu’elles peuvent accroître sans autre leurs crédits à l’économie domestique. Seront-elles plus généreuses avec 80 milliards en caisse? Tout dépendra évidemment des circonstances. Certes, il vaudrait mieux qu’elles utilisent ces fonds pour jouer à la baisse du franc, mais elles seraient bien téméraires de le faire dans l’environnement financier international d’aujourd’hui. Reste un point rassurant: la BNS a fait clairement savoir qu’elle considérait comme hautement inopportune la constellation d’un franc surévalué et des taux actuels et qu’elle serait prête au besoin à sortir de nouvelles flèches de son carquois. Mais quelles flèches? me direz-vous. C’est là toute la question…

* Ancien économiste en chef de la banque Pictet & Cie , ancien économiste à la BNS et chroniqueur au «Temps»

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