«Il y a beaucoup d’eau sur la Lune!» «Plouf sur la Lune». «La Lune regorge d’eau gelée». La presse du samedi 14 novembre reprenait ainsi les dépêches qui avaient crépité la veille au soir, agrémentées des mots «urgent» ou «flash». L’Agence spatiale américaine (NASA) venait d’annoncer par voie de communiqué que «les découvertes de la sonde LCross posent une lumière nouvelle sur la question de l’eau sur la Lune, qui pourrait y être plus répandue et en plus grande quantité qu’estimé auparavant».

Les débats récents concernant la présence de ce liquide sur l’astre ont été vifs. Après entre autres les analyses de Clementine, en 1990, puis de Lunar Prospector, en 1999, deux sondes qui ont décelé ce qui a été interprété comme la signature de l’eau. Et en septembre, l’indienne Chandrayaan-1 a repéré un élément chimique pouvant y faire penser: les molécules d’H2O seraient collées aux grains du régolite (sol lunaire), et il y en aurait un demi-litre sur une surface équivalant à un terrain de football. Que les données recueillies par LCross permettent d’exclure toute autre raison, pour expliquer leur origine, que la présence d’eau (gelée) sur la Lune peut être considérée comme une réelle avancée, devant laquelle s’extasier n’est pas totalement déraisonnable. Ou vraiment? Plusieurs circonstances permettent un autre décodage des déclarations de la NASA.

La première est que la sonde LCross, devisée à 80 millions de dollars, a d’abord déçu le grand public: à mi-octobre, l’engin a «bombardé» la Lune avec un projectile logé en son sein, en visant une zone dans l’ombre d’un cratère près du pôle Sud. LCross devait alors filmer ce tir d’artillerie, puis traverser les débris soulevés par l’impact afin de les analyser, et enfin s’écraser elle-même. Surtout, avait-on annoncé, le panache soulevé devait être visible depuis la Terre. L’événement a été retransmis sur Internet et à la télévision. Mais personne, même à l’aide de télescopes, n’a rien vu. Les récents résultats sonnent donc comme une revanche, quand bien même les scientifiques avaient annoncé que les observations de l’impact menées par la sonde elle-même allaient surpasser celles effectuées depuis la Terre.

Cette prometteuse consolation d’une Lune un tantinet humide, et non extrêmement aride comme on l’a longtemps pensé, arrive à un bon moment. Un comité d’experts vient de rendre son rapport sur le programme d’exploration spatial Constellation. En bref: sans plusieurs milliards de dollars supplémentaires alloués chaque année, le budget actuel ne permettrait pas de voir se concrétiser la vision du président Bush en 2004: retourner sur la Lune d’ici 2020 pour y établir une base, puis aller sur Mars. Autre possibilité: faire l’impasse du satellite terrestre et viser directement la planète rouge. C’est désormais à Barack Obama de décider sous peu de la marche spatiale à suivre. Nul doute que l’annonce à grand fracas de la découverte d’eau sur la Lune (condition pour y établir une base exploitable assez facilement) a pour but de peser dans la balance, et de maintenir l’astre sélène comme destination première.

Une telle démarche est de bonne guerre. Il ne viendrait à l’esprit de personne de reprocher aux scientifiques d’être malins et de décider du moment le plus opportun pour livrer leurs résultats, indiquer leurs besoins, braquer les projecteurs sur eux en résonance avec l’actualité. Car aux Etats-Unis comme ailleurs, l’intérêt montré par le public contribuable peut influencer le gouvernement ou le parlement, en charge de l’attribution des budgets spatiaux.

L’exercice d’un battage médiatique exubérant a pourtant ses limites, celles de la crédibilité. Nombreux sont les scientifiques non américains qui n’hésitent pas à dire que, parfois, la NASA «dope» un peu ses annonces, souvent justement à des moments où des décisions sont attendues. Un exemple? En janvier 2004, Sean O’Keefe, administrateur de la NASA, décide que suite à la désintégration de la navette Columbia, la mission prévue de réparation de Hubble sera annulée, pour des raisons de sécurité. Moins de six moins plus tard, une nouvelle fait le tour des rédactions: le télescope spatial pourrait avoir repéré une centaine de planètes orbitant autour d’autres étoiles de notre galaxie (exoplanètes). Une découverte qui justifierait à elle seule de ne pas abandonner à son sort cet engin, qui a finalement été réparé en mai dernier – à juste titre vu les images des trésors du ciel profond qu’il a glanées et va encore transmettre. Or, depuis 2004, des analyses ont montré que, parmi les 100 exoplanètes annoncées, quelques-unes seulement ont pu être peu ou prou confirmées.

A ces remarques, les chercheurs rétorquent – à raison dans bien des cas – que l’énonciation des résultats figurant dans leurs publications ou dans les communiqués de presse ne sont pas aussi péremptoires que les gros titres de la presse. Que leur prudence dans l’interprétation a été gommée. Que c’est aux médias aussi, très friands de ce genre d’histoires sur l’espace, d’éviter de voir le monde en noir ou blanc afin de «rechercher la manchette» à tout prix. Et qu’il s’agit de ne plus forcément faire écho sans mise en perspective à tous les exploits de la NASA comme au temps de la course à la Lune.

En l’occurrence, oui, les analyses de LCross indiquent qu’il y a de l’eau sur la Lune. Une confirmation attendue et importante. Mais de ses quantités et de son état (gazeux, solide, aqueux), le communiqué de presse de la NASA ne dit quasi rien. Et n’y fait référence que dans une périphrase du quatrième paragraphe (reproduite au début de ce présent texte). On peut s’imaginer que si LCross avait percuté un névé, même petit, lové dans le cratère polaire, l’information aurait figuré dans le titre. Tout au plus les chercheurs de la mission, répondant aux journalistes inquisiteurs, estiment en gros à un décilitre par mètre carré l’eau potentiellement présente dans le sol lunaire. Est-ce assez pour subvenir aux besoins d’une base lunaire? L’analyse approfondie des riches données de LCross permettra peut-être d’y voir plus clair.

Par ailleurs, s’il y a effectivement de l’eau dans ce cratère, rien encore ne dit que le précieux liquide se trouve en de mêmes quantités ailleurs sur la Lune. A ce stade, l’une des façons de le savoir serait d’y retourner, quitte alors à abandonner plusieurs pans des autres programmes d’exploration spatiale. A Barack Obama, effectivement, de trancher.

Chef de la rubriqueSciences & Environnement

Nombreux sont les scientifiques non américains qui n’hésitent pas à dire que la NASA «dope» parfois ses annonces

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