Il fallait voir, ce week-end, défiler à une vitesse affolante la timeline de Twitter pour se rendre compte de l’importance qu’avaient prise, dans la vie de nombreux lecteurs et lectrices, la pensée et la personne d’Umberto Eco, le philosophe, l’écrivain et essayiste italien, décédé vendredi à l’âge de 84 ans.

Il y a, par exemple, cette twittos italienne qui cite cette déclaration de lui: «Je ne sais rien; il n’y a rien que je sache mais certaines choses se sentent avec le cœur.» On croirait entendre Antoine de Saint-Exupéry. Des témoignages comme cela, on en trouvait des milliers sur le site de microblogging, voisinant avec les déclarations des people, des officiels, des politiques qui, dans le monde entier, n’ont pas manqué de rendre hommage au «grand intellectuel», au «créateur génial», à «l’homme de toutes les langues et de toutes les cultures», au «géant de la littérature», à «l’immense conteur», à «la conscience européenne».

On n’ose imaginer la chronique malicieuse que n’aurait pas manqué d’écrire Umberto Eco lui-même, en inventoriant, puis en classant et enfin en interprétant comme il savait le faire, le tombereau d’adjectifs et de superlatifs qui se sont abattus sur sa dépouille depuis quarante-huit heures et qui ont, sinon cimenté définitivement sa statue, du moins momifié durablement sa renommée.

A l’évidence, oui, Umberto Eco était tout cela, mais il était bien plus que cela: il était cet esprit espiègle qui sut, sa vie durant, cultiver simultanément la plus haute exigence intellectuelle, l’abstraction la plus systématique, avec l’attention perspicace au quotidien, à la culture populaire, à cette prose du monde que ne parlent d’ordinaire pas vraiment les intellectuels de son calibre.

Homme du livre, de la trace manuscrite, de la bibliothèque, du labyrinthe des signes, des symboles et des significations, il aurait pu s’enfermer dans sa tour d’ivoire et contempler avec nostalgie l’inéluctable course de la civilisation à sa perte. Il n’en fut rien. Il agrippa le moment présent et ses nouvelles technologies avec un enthousiasme inextinguible à la mesure de son esprit virevoltant et de sa curiosité sans cesse en éveil. Il savait, au fond, que le monde comme le livre ne sont que matière inerte tant que cet irréductible lutin qui s’appelle l’individu ne s’en est pas emparé

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