il était une fois

Quelques îles en mer de Chine, où les fantômes font la noce

Le conflit entre la Chine et le Japon sur la possession de plusieurs îlots inhabités s’explique rationnellement par l’accès aux hydrocarbures et à la pêche. Mais, au-delà, il réveille toutes les rancœurs de cent ans de guerre et de domination, qui font barrage à une solution. Par Joëlle Kuntz

Il était une fois

Quelques morceaux de rochers inhabités dans la mer de Chine orientale allument les passions à Pékin, Tokyo et Taïwan, qui en revendiquent la propriété. Les îles que les Japonais nomment Senkaku et les Chinois Diaoyu appartiennent à l’ensemble archipélagique bordant la plateforme continentale chinoise que le Japon avait annexé avec Taïwan en 1895. Une famille princière avait reçu les droits sur ce bout de terre, où un industriel tenait jusque dans les années 1940 des pêcheries réputées pour la bonite, l’espèce la plus goûteuse du thon. Après la défaite japonaise en 1945, les Etats-Unis avaient administré l’archipel, puis l’avaient rendu au Japon en 1972, sous les protestations chinoises.

Avec la découverte à cette époque de gisements d’hydrocarbures et les nouvelles lois internationales sur les espaces marins, la Chine s’est efforcée de démontrer, carte et témoignages historiques à l’appui, des droits remontant aux Ming. Si elle n’a pas participé aux grands partages territoriaux du Pacifique aux XIXe et XXe siècles, c’était qu’elle était elle-même agressée par les empires colonialistes britannique, français, japonais. Son absence au grand jeu ne devait pas être vue comme un désintérêt de sa part.

Stéphanie Kleine-Ahlbrandt, chercheuse à l’International Crisis Group, rappelle que Deng Xiaoping cherchait à contenir la querelle des Sekaku/Diaoyu afin de privilégier le développement économique. Sortant de Mao, la Chine avait besoin du Japon. En 2000, le Ministère des affaires étrangères déclarait: «Lorsque les conditions ne sont pas mûres pour trouver une solution durable à une dispute territoriale, les discussions sur les enjeux de souveraineté doivent être renvoyées à une date ultérieure afin d’aplanir le conflit. Cela n’implique pas une renonciation.» Le président Hu Jintao répétait encore que le développement passait avant les conflits.

Dans les faits, cependant, la situation est différente. De nombreux acteurs locaux, notamment dans le monde de la pêche, attisent les tensions pour faire triompher leurs intérêts. Le centre doit en tenir compte, faute de quoi il se voit accusé de faiblesse ou même de traîtrise. Surgit alors au grand jour, pour quelques îles inhabitées, toute la gamme des souffrances et des sentiments d’humiliation accumulés dans la mémoire vivante.

L’exploitation des hydrocarbures ou des droits de pêche dans une zone contestée peut donner lieu à une négociation puis à un éventuel accord entre les prétendants. Les blessures collectives de l’histoire sont d’un tout autre ordre. Elles ne se «négocient» pas. Elles se «guérissent», éventuellement, à l’aide d’une pharmacopée délicate composée de gestes, de comportements, d’ouvertures, tout à l’inverse des notions classiques de «rapports de force» comme ceux qui sont en train de se construire en ce moment entre la Chine, nouvelle puissance, et ses voisins, inquiets pour leur position.

Au Japon, le meneur du bal nationaliste est le gouverneur de Tokyo, Ishihara Shintaro. En août dernier, il avait lancé une souscription pour le rachat par l’Etat de trois îlots des Sen­kaku qui sont encore en mains privées. Désireux de couper court à cette campagne devenue populaire, le gouvernement a lui-même nationalisé ces îles, décision que la Chine a aussitôt interprétée comme dirigée contre elle. Des militants nationalistes chinois ont tenté de débarquer dans la zone. Des garde-côtes japonais et un avion les en ont dissuadés. Des drapeaux ont été déchirés de part et d’autre. Tous les ingrédients de la violence étaient là. On n’est pas dans un conflit territorial négociable par un partage rationnel des intérêts, mais dans un conflit d’histoire où sont en compétition, sur des monceaux de cadavres du passé encore présent, des revendications de statut et d’honneur.

Le romancier japonais Kenzaburo Oe, Prix Nobel de littérature en 1994, vient de publier un «manifeste contre le nationalisme d’Etat» dont le texte a été remis au premier ministre muni de 2000 signatures. Il y relève cette donnée centrale occultée au Japon: son statut d’agresseur de l’Asie. «Le plus important aujourd’hui, dit-il, est que le Japon exprime clairement ce que fut son histoire – l’invasion des pays voisins – et présente ses regrets… Il doit clairement s’engager dans la voie de la réconciliation, de l’amitié et de la coopération avec ses voisins…»

Seuls deux premiers ministres, Murayama Tomiichi en 1995 et Kan Naoto en 2010, ainsi que le secrétaire général du gouvernement Kono Yohei en 1993, ont reconnu la responsabilité historique du Japon. Les autres non seulement n’en ont rien dit mais la plupart, sous l’emprise du Parti conservateur, ont fait le pèlerinage annuel au sanctuaire Yakusuni, où sont déifiés les guerriers morts au combat, y compris ceux qui ont semé la terreur en Chine et dans toute l’Asie pendant la Seconde Guerre mondiale.

La politique extérieure est la plupart du temps une continuation de la politique intérieure, ce n’est pas en Suisse qu’on peut dire le contraire. Dans l’atonie économique de l’actuel Japon, il est pratique pour les dirigeants politiques les moins scrupuleux de montrer la Chine comme une menace dont il faudrait se protéger par la détermination et la force. Un autre écrivain, Murakami Haruki, compare le nationalisme à un alcool bon marché distribué gratuitement aux gens: «En quelques verres, ils sont pris de frénésie et perdent le contrôle d’eux-mêmes. Mais le lendemain, quand ils se réveillent, il ne reste qu’un vilain mal de tête.» La comparaison vaut aussi pour les Chinois, et pour bien d’autres encore.

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