Nouvelles frontières

L’histoire n’est pas simple. Mais, comme la dispute sur la souveraineté de ces quelques îles est susceptible d’entraîner un conflit entre la Chine et le Japon, d’impliquer les Etats-Unis, et donc de provoquer un embrasement entre les trois premières économies mondiales, il est temps de se rafraîchir la mémoire. Je parle des îles Diaoyutai, en chinois, ou Senkaku, en japonais: cinq morceaux de terre et trois rochers situés à mi-chemin entre les îles de Taïwan et d’Okinawa. Administrées par le Japon depuis 1895, elles sont revendiquées par la République populaire de Chine (Pékin) et la République de Chine (Taïwan) depuis le début des années 1970. Tokyo explique ces velléités chinoises par l’annonce, à la même époque, de la possible existence de ressources pétrolifères importantes dans ce secteur. Le facteur énergétique serait donc au cœur de cette affaire. Vraiment?

La diplomatie nippone distribue ces jours-ci aux rédactions étrangères une synthèse attestant du bien-fondé de sa souveraineté sur ces 7 km2 de territoire. C’est par une décision du gouvernement japonais datée du 14 janvier 1895, suite à une mission d’exploration, est-il expliqué, que ces îles ont été intégrées à l’Empire du Soleil-Levant en accord avec le droit international, au titre de «terra nullius», c’est-à-dire de prise de contrôle de terres jusque-là inoccupées et non répertoriées par un autre Etat. Or, au même moment, les deux pays se livrent une première guerre dont l’un des enjeux est le contrôle de la péninsule coréenne. Face au Japon des Meiji, en plein essor, l’empire chinois s’est lourdement endetté pour ériger une flotte moderne. Le 29 juillet 1894, elle est anéantie par la marine ennemie. En avril 1895, l’émissaire des Qing, le célèbre Li Hongzhang, est contraint de signer le traité de paix de Shimonoseki par lequel il cède Taïwan à son voisin. Cette humiliation sera le moteur du nationalisme anti-mandchou qui se soldera, en 1911, par la chute de l’empire.

La défaite nippone de 1945, entre autres conséquences, aboutira à l’annulation du traité de Shimonoseki. Peu importe, rétorque Tokyo, puisque les Senkaku n’étaient pas concernées par ce traité de paix. Faux, rétorque Pékin. Pour comprendre la position chinoise, il est utile de lire le texte de Han-Yi Shaw, associé au Centre de recherche sur les études de droit international de l’Université Chengchi de Taipei, que relaie le chroniqueur du New York Times Nicholas Kristof. En se basant sur de nombreux documents chinois et japonais, le chercheur taïwanais met en lumière deux points essentiels: d’une part, les îles Diaoyutai sont plusieurs fois identifiées comme partie du territoire de l’empire Qing avant 1895. Le Japon n’a rien découvert. D’autre part, il apparaît que, pour les Japonais de l’époque, ces îles étaient bien considérées comme une prise de guerre et annexées à ce titre, même si leur nom n’apparaît pas dans le traité de Shimonoseki. D’un point de vue chinois, les Diaoyutai font partie de la province de Taïwan, donc sont liées à ce traité. Pékin ne les a pas revendiquées au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale parce que le nouveau pouvoir chinois n’avait tout simplement pas compris que ce que les Japonais appelaient les Senkaku recouvrait en réalité les Diaoyutai.

Les Japonais ont d’autres arguments à faire valoir, comme cet accord avec les Etats-Unis, puissance occupante, pour recouvrer en 1971 la souveraineté sur les îles Ryuku qui comprennent, selon Tokyo, les Senkaku. Washington s’est bien gardé de trancher dans cette affaire. Dans un passé récent, la Chine et le Japon avaient pourtant réussi à mettre de côté ce problème de souveraineté en vue d’une exploitation commune des richesses des Diaoyutai/Senkaku. En vain. Le temps de régler ce différend devant une instance juridique internationale semble venu. La Chine, fait nouveau, vient de se déclarer prête à porter l’affaire devant les instances onusiennes traitant du droit de la mer. Ce qu’elle refuse précisément de faire dans le différend qui l’oppose à plusieurs autres pays du Sud-Est asiatique concernant la souveraineté des îles de la mer de Chine du Sud. La question pourrait être tranchée en dernier ressort par la Cour internationale de justice. Le Japon dit que sa souveraineté est non négociable. Mais la balle pourrait ainsi se retrouver dans le camp du Japon.

En 1895, pour les Japonais, ces îles étaient bien considérées comme une prise de guerre