J’ai pleuré mardi soir. J’ai pleuré au cinéma avec celle que j’aime, avec le couple assis devant nous, avec trois bonnes centaines de jeunes, de vieux, de femmes et d’hommes. J’ai surtout pleuré avec Vincent Cassel, emporté par sa colère impuissante, sa rage et sa détresse. Jaillissant de ses énormes yeux, ses énormes larmes ont fait sauter l’écran comme une digue. Elles ont submergé la salle, elles nous ont submergés. Xavier Dolan et «Juste la fin du monde», son dernier film, ont eu raison de nous, dans la pénombre du Cinérama Empire.

Un petit génie québécois de 27 ans, quelques kilomètres de pellicule et cinq acteurs en très gros plan nous ont rappelé que pleurer pouvait être un bonheur. Non pas pleurer de bonheur, ce qui est assez banal et très différent. Mais être heureux de pleurer. Heureux lorsque l’on pleure, parce que l’on pleure. Je l’avais un peu oublié. Comme tous les grands garçons de mon espèce, je ne sais plus vraiment pleurer.

L’époque est pourtant très lacrymale. Tenez: j’ai pleuré le 15 juillet dernier au matin, dans une rue de Nice, devant la douleur brute de familles amputées par la barbarie. Vous aussi peut-être. A Nice ce matin-là, sur une terrasse parisienne le 13 novembre, devant la télévision le 9 janvier, ou deux jours plus tôt. J’ai pleuré, vous avez pleuré et ces larmes, nous aurions préféré ne jamais les verser.

J’ai pleuré de rire aussi, plus récemment. En écoutant Donald Trump me parler de vérité, Nicolas Sarkozy d’espérance, Christophe Darbellay de famille nucléaire. Pleuré de rire pour ne pas en pleurer tout court. J’ai pleuré de honte, devant le provincialisme gênant de ces Genevois endimanchés venus se faire photographier avec Eric Zemmour et son livre minuscule.

Non, les occasions de pleurer ne manquent pas. Devant l’abject, devant le vulgaire, devant l’outrance, l’inconséquence ou la bêtise, elles ont même tendance à se bousculer, à fusionner. Pour former une sorte d’acouphène. La petite musique du désenchantement, ou du moins son prélude.

Mardi soir, contre toute attente, cette mélodie amère s’est interrompue dans une salle de cinéma genevoise. Sans éclat de rire, sans grand discours, ni projet fédérateur. Juste quelques larmes d’or, si intelligemment déclenchées. Et l’humanité réconciliée dans le miracle d’un sanglot.

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