Revue de presse

La quenelle, un salut nazi inversé? Pour Tariq Ramadan, le prétendre «est une supercherie»

Six jeunes juifs de 18 à 22 ans ont été mis en examen pour avoir mené des expéditions punitives dans la région de Lyon (centre) contre des auteurs de quenelles, ce signe de ralliement anti-système lancé par l’humoriste anti-sioniste Dieudonné. Un geste qui revêt pour certains une forte connotation antisémite. Depuis des mois, la polémique enfle. Elle s’exacerbe aujourd’hui et Tariq Ramadan entre dans la danse

On appelle cela un emballement médiatique. A la française. L’allumeur de mèche, c’est un humoriste, à l’anti-sionisme radical: Dieudonné. Aidé par un polémiste au sens aigu du marketing, Alain Soral. Relayé par une twittosphère, une blogosphère, une youtuberie et une facebookerie saisie de fébrilité aiguë, à l’enseigne du hashtag #quenelle. Sans parler des politiques (y compris, dans le camp des critiques, François Hollande et Manuel Valls), et d’un sage musulman à portée mondiale, Tariq Ramadan.

Une quenelle, d’abord, qu’est-ce que c’est? Une manière de bras d’honneur à la posture fort spécifique, popularisée depuis des années par l’humoriste anti-sioniste Dieudonné. Le Monde, qui a fait l’archéologie de ce geste ambigu, en date l’envol aux élections européennes de 2009, où Dieudonné, dans une conférence de presse, avait expliqué sa démarche disant «glisser une petite quenelle dans le fond du fion du sionisme». Cette année, le «glissage de quenelle» (c’est la terminologie choisie par l’humoriste) a connu un regain d’intérêt chez les fans de l’humoriste et a capillarisé petit à petit chez les détracteurs désabusés du système. La quenelle serait donc devenue, pour certains, un simple signe de ralliement contre le système.

C’est ainsi la thèse du sage musulman Tariq Ramadan, qui explique sur sa page officielle Facebook, en date du 19 décembre 2013: «Je m’y attendais en souriant… On est venu me demander ce que je pensais du nouveau sport national français alternatif que l’on nomme «la quenelle». Oser prétendre qu’il s’agit d’«un salut nazi inversé» est une supercherie et tout le monde le sait… même ceux qui s’acharnent à en faire un mot d’ordre antisémite. Une propagande mensongère et malsaine. Je ne suis pas adepte du sens premier, et assez vulgaire à vrai dire, du geste de «la quenelle». Mais dans l’esprit de la plupart de ceux qui y participent, dans le jeu comme dans la provocation, il reste une idée qui dépasse son origine, confirme son intention et donne sa puissance à la mobilisation. Le signe de la quenelle veut dire: «Cessez de nous prendre pour des imbéciles, nous ne nous laisserons ni manipuler ni faire!» Et ce message, franchement, quenelle ou pas, face aux imposteurs de la pensée et de la politique, il faut le répéter jusqu’à ce qu’il soit entendu… ou même vu… En souriant toujours…»

L’exégèse de Tariq Ramadan a récolté 6913 personnes qui l’ont liké. Et provoqué quelques émois. Au point d’ailleurs que l’auteur a cru bon préciser sa pensée dans une bien plus longue vidéo (près de 23 minutes) enregistrée le 21 décembre et que l’on peut voir sur YouTube. «A ceux qui m’ont demandé par message, par les différents réseaux sociaux, «fais le geste», eh bien! non. C’est un geste dont je comprends le sens pour la majorité, dont je n’accepte pas l’instrumentalisation quand il s’agit de tomber dans le racisme.» Suit un plaidoyer tortueux qui tente de contextualiser la lapidaire clarté de ses déclarations sur Facebook.

Le 23 décembre, dans une chronique sur le site du Nouvel Observateur Le Plus, Haoues Seniguer, docteur en sciences politiques, s’interroge: «A quoi joue Tariq Ramadan?» Il continue: «Pourquoi relayer et commenter le geste de «la quenelle» qui, a priori, est chargé de telles ambiguïtés qu’il serait préférable soit de l’ignorer, soit d’y apporter des critiques nuancées et circonstanciées? Au contraire, le prédicateur suisse semble adhérer au message global de subversion qu’est censée représenter «la quenelle.»

De ce point de vue, ne craint-il pas de donner quitus au grand récit sur «l’Empire» thématisé par Alain Soral, lequel donne dans une vision hyperdéterministe de l’Histoire, doublée d’un manichéisme absolu, avec, d’un côté, les bons, et, de l’autre, les méchants? Certes, les deux, aussi bien Tariq Ramadan que l’essayiste, sont des anti-sionistes revendiqués. Mais encore? Est-ce pour se situer du côté des «opprimés», des «résistants» au «système» (sic) que ce dernier approuve, en «souriant», le geste de la quenelle?

Du côté de la Licra, le «glissage de quenelle» est clair: il tombe dans le racisme. Le président de la Licra, Alain Jakubowicz, nous disent Les InRocks, la décrit comme «correspondant au salut nazi inversé signifiant la sodomisation des victimes de la Shoah».

A la suite de cette interprétation, Dieudonné a déposé une plainte contre diffamation. Ses avocats ont déclaré au journal Les Inrocks: «La «quenelle», geste humoristique inventé par l’artiste Dieudonné, utilisé depuis plusieurs années dans ses spectacles et correspondant à un «bras d’honneur détendu», fait actuellement l’objet d’interprétations mensongères et diffamatoires.» Dans la foulée, nous disent encore Les Inrocks, «les avocats de Dieudonné annoncent également une série de plaintes, à partir de janvier 2014, contre Le Monde, Le Figaro, BFMTV, France 2 et contre le ministre de l’Intérieur Manuel Valls». Rien que cela…

Depuis, aussi, les affaires de quenelles s’emballent: la presse française nous apprend ainsi, je cite Libération, que «six jeunes de 18 à 22 ans ont mené des expéditions punitives dans la région lyonnaise contre des auteurs de «quenelles». Ils ont été mis en examen. D’ores et déjà, plusieurs administrations se sont saisies du geste. Une enquête administrative est en cours contre trois pompiers qui ont fait une quenelle en Meurthe-et-Moselle, tandis que deux militaires faisant ce même geste devant une synagogue à Paris ont été sanctionnés par un rappel au règlement.»

Pour Thierry de Cabarrus, chroniqueur politique sur le site du Nouvel Observateur Le Plus, l’expédition des six jeunes de Lyon est un signal d’alarme: «Il ne faudrait pas que cette quenelle, à force d’irriter, finisse par provoquer des éruptions de réactions violentes du type de celles de Lyon. Il ne faudrait pas, par exemple, que cette quenelle réveille de vieilles oppositions entre communautés, comme dans les années 90 à Sarcelles, quand les jeunes Blacks et les jeunes juifs s’affrontaient à coups de battes de base-ball.»

Cela risque d’être difficile lorsque l’on se penche sur la virulence du flux incessant des noms d’oiseaux que l’on peut lire sur Twitter ou sur Facebook…

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