L’annonce de la création d’un Centre de compétence en droits de l’homme basé à Berne et qui inclura également les Universités de Fribourg, Zurich et Neuchâtel et différentes institutions est une bonne nouvelle, même si le financement, modeste, ne permet pas d’en attendre trop. Le Centre sera par ailleurs difficile à gérer vu le nombre d’acteurs impliqués – ce n’est jamais facile avec les «Académiques» – d’autant plus que la coordination devra s’étendre aux autres institutions suisses qui s’occupent des droits de l’homme, notamment l’Académie de droit international humanitaire et de droits humains récemment créée à Genève. La nomination d’une personnalité respectée, le professeur Walter Kälin, à sa tête est toutefois un signe encourageant.

Mais le propos de cet article est moins sérieux: il a trait à la dénomination du Centre. Dans les journaux francophones, l’on passe sans cesse de l’expression «droits de l’homme» à l’expression «droits humains». Cette dernière est souvent préférée en Suisse romande, suivant la ligne dictée par celle que l’on doit bien courtiser un peu pour obtenir des fonds, la cheffe du Département fédéral des affaires étrangères, qui défend sa position par un argument féministe: les droits de l’homme oublieraient ceux de la femme. Le nouveau Centre a, de ce fait, tranché pour «droits humains», comme d’ailleurs l’Académie genevoise précitée.

J’avoue que cette querelle sémantique me laisse songeur. Il n’est que d’ouvrir un dictionnaire pour découvrir qu’«humain» veut dire «de l’homme, propre à l’homme» et ne résout donc en rien la question féministe. L’on n’en est tout de même plus à contester aux femmes leur part d’humanité, qui contient la même ambiguïté, et personne ne prétend que l’homicide ne concerne pas le meurtre des femmes. Les Alémaniques, grâce à leur «Mensch», sourient de cette querelle et les Anglo-Saxons sont probablement très heureux d’être considérés à bon compte comme des modèles de féminisme grâce à leur «human rights», d’autant plus que les «rights» des premiers «Bills» ne concernaient guère les femmes, ni d’ailleurs les esclaves.

Loin de moi l’idée de traiter avec condescendance l’œuvre d’une Benoîte Groult qui a porté avec de bonnes raisons le combat féministe dans le monde des mots, et d’autant moins de nier l’importance de ce combat. Mais plutôt que d’abandonner une expression aussi chargée de sens, d’histoire et d’émotion que celle de «droits de l’homme», au profit d’une expression qui ne répond même pas à la revendication féministe, n’est-il pas préférable de redonner tout son sens à l’«homo» latin?

Une raison supplémentaire plaide d’ailleurs pour les «droits de l’homme»: l’adjectif «humains» accolé au mot «droits» donne le sentiment que l’on qualifie ceux-ci. Or il ne s’agit pas seulement de droits qui sont de nature humaine – lesquels ne le sont pas et, même, aurait-on l’idée de substituer l’expression «droits animaux» à l’expression «droits des animaux»? – mais des droits qui appartiennent à l’individu et dont celui-ci peut revendiquer l’application contre un gouvernement qui les viole ou les ignore.

Il ne fait aucun doute que la Déclaration universelle donne à l’homme son sens large et que personne ne prétend qu’elle parle des «droits virils». Cela même si elle utilise de nombreuses expressions dans le corps du texte: «tous les êtres humains» à l’article 1, «chacun» et «une personne» à l’article 2, «tout individu» à l’article 3, sans parler de «nul» pour préciser que personne n’est exclu d’un droit et de «quiconque» pour souligner que toute personne sans exception est touchée par un droit.

L’élégance n’est pas tout mais l’on peinerait à adhérer aux «droits dont nul n’est exclu» ou aux «droits de quiconque». Reste l’expression «droits de la personne», utilisée parfois, qui a le double avantage de maintenir le «de» revendicateur et d’utiliser un substantif féminin. Mais je dois avouer que la crainte de voir des dictateurs la comprendre comme les «droits de personne» et, plus sérieusement, mon attachement à la Déclaration universelle, me font regretter que l’on sacrifie les «droits de l’homme» aux «droits humains», par mimétisme anglophone et, surtout, sous la pression d’un féminisme mal compris.

Cela dit, j’admets volontiers que l’essentiel est ailleurs. Quelle que soit l’expression utilisée, les droits de l’homme n’auront jamais trop de défenseurs: longue vie au Centre des droits…?!

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