Revue de presse

Mais qu’est-ce que le Novitchok, ce poison utilisé contre Sergueï Skripal?

Le toxique dit «petit nouveau» désigne une substance très dangereuse développée en URSS pendant la Guerre froide. Il constitue un indice clair du double jeu auquel se livre la Russie

Mais qui est cet homme de 83 ans, sur cette photographie, à l’air si aimable et innocent? Il s’agit de Vil Mirzaïanov, le scientifique qui a développé le Novitchok, une substance qui désigne plus d’une centaine de gaz innervants usinés par l’Union soviétique dans les années 1970 et 1980. Ceux-ci constituent les plus puissants jamais fabriqués. Russia Today indique que c’est lui qui a rendu publiques «leur existence et la formule permettant de les obtenir» en 1992. Ils appartiennent à la quatrième génération d’armes chimiques développées dans le cadre d’un programme stratégique de l’URSS.

Mais pourquoi cela nous intéresse-t-il aujourd’hui? Parce que si les gaz Novitchok n’ont jamais été employés sur le terrain guerrier, selon les autorités britanniques, le poison utilisé à Salisbury contre l’officier de renseignement russe réfugié en Angleterre Sergueï Skripal et sa fille Youlia semble bien appartenir à cette classe d’agents toxiques.

Lire aussi: Les articles du Temps.ch sur l’affaire Skripal

Le Novitchok, dont le nom signifie poétiquement, en russe, «petit nouveau», correspond à une famille d’agents extrêmement dangereux. «Il provoque un ralentissement du rythme cardiaque et l’obstruction des voies respiratoires jusqu’à la mort par asphyxie», explique au Monde, via l’agence de presse Reuters, le professeur Gary Stephens, expert en pharmacologie à l’Université de Reading (GB). «Concrètement, ce poison inhibe la cholinestérase, une enzyme qui permet au système nerveux de communiquer avec les muscles; du fait de ce défaut de transmission, la victime se trouve dans l’impossibilité de respirer.»

Beaucoup plus létal que le gaz sarin

De fait, «le Novitchok est considéré comme cinq à dix fois plus létal que les deux autres agents innervants les plus connus: le gaz sarin (utilisé par le régime de Bachar el-Assad contre ses adversaires en Syrie) et le VX (responsable de la mort du demi-frère du leader nord-coréen Kim Jong-un, selon la diplomatie américaine).» On trouve tous les détails de ses effets dans le manuel Responding to Terrorism: A Medical Handbook. Mais on n’a longtemps rien su de cette horreur à cause des secrets d’Etat maintenus pendant la Guerre froide. D’ailleurs on n’en dénombre que deux occurrences sur le site LeTempsArchives.ch, qui datent des années où ces informations ont commencé à «sortir» grâce à des transfuges soviétiques en Occident, après la chute du mur de Berlin:



On voit ainsi bien le double jeu de l’époque, dont les observateurs jugent qu’il se poursuit aujourd’hui jusqu’à Salisbury: la Russie de Poutine, comme alors l’URSS, joue les «bons élèves dans les discussions internationales sur l’interdiction des armes chimiques, tout en fabriquant secrètement de nouveaux agents innervants surpuissants, résistant aux antidotes traditionnels», poursuit Le Monde.

Forcément, des labos d’Etat

Historiquement, «les agents de la famille Novitchok étaient composés d’ingrédients autorisés individuellement, qui ne révélaient leur toxicité qu’une fois combinés. Cette caractéristique présentait un double avantage: les ingrédients pouvaient être transportés individuellement en toute sécurité vers le lieu où ils devaient être utilisés, et ils étaient quasi indétectables par les enquêteurs internationaux en cas de contrôle.»

Aujourd’hui, il y a un indice de taille, qui accuse l’Etat russe, même si celui-ci n’est probablement pas le seul à savoir en fabriquer: «Selon les experts interrogés par Associated Press, la production de Novitchok requiert une expertise et des mesures de sécurité que l’on ne peut normalement trouver que dans des laboratoires gouvernementaux.»

C’est «forcément les Russes»

Le chimiste russe Vil Mirzaïanov, arrivé aux Etats-Unis en 1995 après avoir travaillé près de trente ans pour l’Institut de recherches d’Etat pour la chimie et les technologies organiques d’URSS, en a révélé les formules chimiques précises dans son livre State Secrets («Secrets d’Etat»), publié pour la première fois en 2007, confirme l’AFP. Il se dit en 2018 convaincu que Moscou a agi pour «intimider». «Seuls les Russes ont mis au point ces agents», selon lui; ce donc «forcément eux» qui ont fait le coup. Le retraité ajoute que c’est «la première fois» que ces gaz innervants sont utilisés pour chercher à tuer quelqu’un. En forme d’avertissement aux opposants de l’actuel locataire du Kremlin: «Regarde ce qui est arrivé à Skripal, la même chose pourrait t’arriver à toi!»

France Télévisions en conclut que la Russie est bel et bien responsable, même si elle «nie les accusations britanniques». Car qui d’autre, selon Olivier Lepick, chercheur à la Fondation française pour la recherche stratégique, «pourrait se procurer et utiliser cet agent neurotoxique? Personne.» Ce qui démontre, selon lui, «le sentiment d’impunité et le cynisme des services de Vladimir Poutine».

A l’heure actuelle, les deux victimes sont toujours hospitalisées aux soins intensifs, dans un état critique.

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