Dix-sept morts en tout, et non dix-huit comme l'ont d'abord cru les journaux de l'époque. Un pilote d'hélicoptère a survécu à ses blessures, au contraire des onze athlètes israéliens et du policier allemand, ainsi que cinq terroristes palestiniens, «les uns victimes innocentes, les autres égarés par un fanatisme dément», écrivait alors Colette Muret à Munich, dans la Gazette de Lausanne du 7 septembre 1972. Il y a un demi-siècle, lorsque la prise d’otages des Jeux olympiques a lieu à la fin de cet été tragique en Bavière, celle-ci fait suite au traumatisme de la défaite de la guerre des Six Jours et à la résolution N° 242 de l’ONU de 1967, qui exigeait qu’Israël restituât les terres conquises lors de cette guerre aux différents pays arabes. En échange, ces Etats devaient reconnaître l’Etat d’Israël. Les Palestiniens furent alors placés sous occupation israélienne.

La prise d’otages a eu lieu contre des athlètes israéliens, dont 11, donc, ont été assassinés par des membres de l’organisation palestinienne Septembre noir, qui tire son nom des événements de septembre 1970, où les Jordaniens, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), dont le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) de George Habache, et ses fédayins se sont très violemment affrontés. Plus de 10 000 victimes palestiniennes avaient été dénombrées, et à la suite, la Jordanie avait expulsé l’OLP et ses soutiens du pays.

Deux ans après, les événements de Munich suscitent une immédiate et universelle réprobation, écrit Claude Monnier, le rédacteur en chef et directeur du Journal de Genève, dans l’édition des 6-7 septembre 1972: «En interrompant brutalement la grande fête olympique, les Palestiniens ont réussi à s’aliéner même les gens qui, jusqu’ici, ne se souciaient guère du conflit proche-oriental» et toute la communauté internationale qui avait «trop de soucis nationaux, régionaux» pour faire de cette question «une préoccupation prioritaire».

Editions spéciales

A midi, tous les journaux allemands sortent des éditions spéciales «traduisant l’indignation autant que l’accablement». Et l’onde de choc partie de Bavière, dans les premières heures du funeste matin, fait dire au correspondant du Journal à Bonn, la capitale de la RFA, qu’il faut «sauver la vie des otages». Espoir qui sera déçu dans la même journée sur la base aérienne de la Luftwaffe de Fürstenfeldbruck, après un ultimatum des preneurs d’otages qui menaçaient d’exécuter leurs proies en repoussant «toutes les offres qui leur avaient été présentées: somme d’argent énorme, remplacement des otages par des volontaires allemands, possibilité de quitter l’Allemagne sans être inquiétés»…

Largement de quoi faire fuser les interrogations sur les attentes des «kamikazes» de Septembre noir: «En attaquant Israël, que peuvent-ils espérer? Que l’Etat juif se fatigue? C’est impossible. Qu’il leur ouvre sans autre ses frontières? C’est absurde.» Ils feraient mieux, selon Monnier, de «jouer pour inciter les Etats arabes au dialogue avec Israël, et, une fois que ce dialogue serait noué, les Palestiniens devraient veiller jour et nuit, par un travail acharné, des plans, des interventions, du génie, pour que leurs intérêts légitimes soient sauvegardés dans un règlement global.» Certes, «ils diront que par le terrorisme ils entendent obliger la communauté internationale à imposer un règlement aux Israéliens et, même, aux Arabes»…

… Quelle erreur de jugement!

Et quel «coup sévère» pour le chancelier Willy Brandt et son Ostpolitik! La RFA et ses citoyens qu’on n’ose plus qualifier de «Boches» cherchent alors aussi à offrir au monde une vision pacifique pour racheter à Munich l’infamie des Jeux hitlériens de Berlin, en 1936. Mais l’Allemagne de l’Ouest se retrouve «victime involontaire d’un différend grave auquel elle n’est pas mêlée» et face à l’impossibilité future «d’y être associée». Dans le fond, «une infortune qu’elle se serait volontiers épargnée» à peine trente ans après la défaite nazie.

Même indignation dans l’éditorial de la Gazette de Lausanne du 6 septembre, que signe François Landgraf, son rédacteur en chef, alors que la télévision couleur en était encore à ses balbutiements: «L’occasion était trop belle. Le succès même des Jeux et leur retransmission audiovisuelle instantanée ont fait caisse de résonance pour une poignée d’assassins qui sont désormais les seuls à se qualifier de révolutionnaires.» Mais, «sous-développés de la révolution», ils «se trompent grossièrement en corrompant leurs fins par leurs moyens. On ne donne pas cher de leurs sujets le jour où ces tueurs gouverneraient en Palestine libérée.» Autrement dit, le 7 septembre, dans un second éditorial de la Gazette, après le «dénouement» de l’affaire:

Où irait-on dans cette autodestruction si les insatisfaits de tous bords, les victimes de toutes races se mettaient à faire le pari de l’apocalypse?

Et d’enfoncer encore un peu davantage le clou rhétorique, comme on pourrait tout aussi bien l’écrire en 2022: «Ce n’est pas à Munich qu’on trouvera une solution à la crise du Proche-Orient et encore moins avec les méthodes choisies par les extrémistes palestiniens. Ce n’est pas refuser de voir les déchirements dont souffrent plusieurs peuples que de distinguer les problèmes et de clarifier les idées. Autant qu’Israël et ses sportifs, ce sont les Palestiniens eux-mêmes qui ont été poignardés»…

… L’écœurement n’a parfois pas de limites

«Et puis, frappé, endeuillé, recru de chagrin et de dégoût, que fera Israël?» se demande Christian Sulser, toujours dans la Gazette, le 8 septembre. La première ministre en place à Tel-Aviv, Golda Meir, lancera des représailles, dont «les civils des camps de réfugiés palestiniens de Syrie et du Liban ont été les premières victimes», lit-on dans l’éditorial du quotidien lausannois trois jours plus tard, quoique les Israéliens disposassent «depuis la guerre des Six Jours des meilleures frontières stratégiques possibles» et que «la liquidation des bases de fedayin [dans ces deux pays] supposerait» pour Tsahal «des opérations de très grande envergure».

Des cris «dans le désert»

D’ailleurs, la diplomatie américaine venait de faire pression sur le gouvernement de Mme Meir pour que ces «représailles […] ne prennent pas une ampleur telle qu’elles risquent de rallumer la guerre». Car on est, depuis cette époque et comme le rappelle Sulser, dans «une situation violente»: «Celle qui, avec la création de l’Etat d’Israël, a été faite au peuple palestinien. Certes, la tragédie de Munich nuit à la cause palestinienne. Mais elle ne supprime pas le fait que voilà plus de vingt ans les Palestiniens ont été privés de patrie. Ils ont crié dans le désert. Aujourd’hui, aveugles, désespérés, ils frappent»…

… Jamais leur solitude n’a été si totale

Le journaliste vaudois conclut en écrivant que «laissés-pour-compte de l’histoire, ils cherchent leur salut dans l’action violente et le crime. Mais en tuant des Israéliens, ils n’ont pas seulement frappé leur ennemi direct. En brisant la trêve olympique, ils cognent aussi contre la satisfaction d’un ordre international qui s’accommode aussi bien de la spoliation dont ils se sentent les victimes […] que des bombes qui font des Vietnamiens le peuple le plus bombardé de l’histoire. Face à la quiétude et à l’abondance, les déshérités et leur passion absolue. Entre ces deux mondes, l’incompréhension totale ou presque.»

Aujourd’hui, cinquante ans plus tard, alors que les tensions se sont accrues ces dernières semaines en Cisjordanie occupée et à Jérusalem-Est avec la poursuite des activités de colonisation, une haute responsable de l’ONU a réclamé à la fin du mois de juillet 2022 l’arrêt de la violence et estimé que des mesures immédiates pour soutenir le peuple palestinien étaient essentielles. Et aujourd’hui, l’organisation Septembre noir est toujours placée sur la liste officielle des organisations terroristes de l’Union européenne.

Lire aussi: Appel de Bâle pour un plan de paix entre Israël et la Palestine

Mais encore, au final? Mario Carera, ancien directeur de la Direction du développement et de la coopération en Palestine, écrivait récemment dans Le Temps que «75 ans après le Plan de partage de l’ONU, le deuxième Etat prévu – l’Etat arabe, la Palestine – n’existe toujours pas. Pire, il est occupé militairement depuis 1967 par Israël, occupation condamnée par la communauté internationale qui exige le retrait des forces armées israéliennes et promeut la solution à deux Etats.»


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