Que veut la Chine? Le grand mérite du livre de François Godement est de poser cette question essentielle pour nous tous, sans prétendre détenir la réponse. Il y a quelque chose d’admirable, de la part d’un chercheur reconnu comme l’un des meilleurs spécialistes européens du sujet, dans cette démarche que l’on retrouve au fil des pages de son ouvrage: reconnaître que, malgré la spectaculaire ouverture de la Chine au monde, malgré l’ampleur des échanges que nous avons avec elle, malgré l’explosion des réseaux sociaux et de l’expression publique, l’empire du Milieu reste, au sommet, l’empire du secret. Avis à tous ceux qui glosent sur les rapports de forces entre les tenants de tel ou tel courant au sein du pouvoir chinois ou qui vous racontent comment telle décision a été prise en haut lieu: la vérité, c’est que l’on sait si peu.

Des idées claires

Cette humilité intellectuelle contribue à l’intérêt de l’ouvrage. «La liste des questions, prévient l’auteur d’emblée, est plus longue que celle des réponses.» Et, en bon spécialiste, il pose les bonnes questions. Le lecteur comprend vite que, tout en analysant pour lui le cheminement de la Chine pauvre et communiste de Mao à celle qui, hissée au rang de deuxième économie mondiale en trente ans, a réussi à sortir de la misère des centaines de millions d’individus, François Godement ne se satisfait d’aucune grille de lecture. Il ne lui impose aucune thèse. Il aime, en revanche, bousculer les idées reçues et aller chercher les clés de l’énigme là où on ne les attend pas. Non, explique-t-il par exemple, la peine de mort n’est pas si populaire. Non, Hu Jintao n’est pas Gorbatchev. Non, la société chinoise n’est pas furieusement nationaliste; la classe moyenne, notamment, est convaincue des avantages de l’interdépendance mondiale. Ce qu’il constate, lui, c’est «un ancrage sociologique réel mais limité au néonationalisme – celui d’une population jeune, éduquée et frustrée dans ses aspirations par la montée des inégalités».

Dans la Chine scrutée par François Godement, ambiguïté et dualité sont deux concepts majeurs. L’ambiguïté, chère à Deng Xiaoping en politique étrangère, a été érigée en stratégie à long terme. Connaît-on seulement les opinions personnelles du président Hu Jintao, pourtant au pouvoir depuis dix ans? Quant à la dualité, c’est celle qui permet à Pékin «de s’intégrer et de résister à la globalisation. D’avoir un pied dans le système international, un pied en dehors. D’associer les outils militaires stratégiques à la diplomatie commerciale. De combiner économie de commandement et concurrence de marché. De contrôler la société dont il laisse pourtant s’étendre la dynamique individuelle». La dualité, c’est aussi une société conflictuelle, mais finalement moins violente que les nôtres.

Avec lucidité, et même, un trait d’humour grinçant, l’auteur passe au crible les ressorts et l’évolution d’un système de pouvoir d’une fascinante stabilité depuis trente ans, compte tenu des défis. François Godement est sûr d’une chose: le modèle économique chinois et la coalition d’intérêts politiques qui porte cette croissance ne sont pas soutenables à long terme. Ce qui est remarquable, c’est qu’une fraction de l’élite chinoise non seulement le pense aussi, mais le dise.