Je retrouve toutes les chroniques de votre collaborateur P. Rothenbühler avec un plaisir gourmand: il a l'art de décrire divers évènements, souvent mineurs, avec humanisme et une bonne dose d'humour distant. Le 18 janvier, il évoquait le combat de notre compatriote, le Dr Beat Richner, promoteur de trois hôpitaux pédiatriques au Cambodge, et ne cachait pas son admiration pour l'efficacité de Beatocello, nom d'artiste du bon docteur.

J'ai moi-même eu la chance de visiter l'hôpital de Kantha Bopha, à Phnom-Penh, en 1993, en compagnie du Dr Richner. Mon admiration s'exprimait alors dans les mêmes termes que ceux employés par votre collaborateur. Quatre ans plus, à Phnom-Penh toujours, un collaborateur suisse de cet hôpital me confirmait que le coût d'une journée de fonctionnement du centre s'élevait à CHF 22 000.

Aujourd'hui, selon M. Rothenbühler, les trois hôpitaux cambodgiens du Dr Richner coûtent en frais de fonctionnement annuels quelque CHF 14 millions, soit environ CHF 38 000 par jour.

S'il n'est pas question de mettre une seule seconde en doute la remarquable réussite et l'exceptionnel dévouement de celui qui, inlassablement, violoncelle en main, recueille en Suisse et ailleurs les millions nécessaires pour faire fonctionner les trois hôpitaux qu'il dirige au Cambodge, il est cependant permis de poser quelques questions:

1. Les frais de fonctionnement d'un hôpital sont lourds: quelqu'un doit les payer. Soit le citoyen lui-même, soit l'Etat, soit des ressortissants ou Etats étrangers. Dans le cas présent, grâce au charisme personnel de Beatocello, la charge est assumée par des apports helvétiques, notamment, considérables. Que se passera-t-il le jour où ces contributions étrangères ne seront plus disponibles, que se passera-t-il lorsque le violoncelle ne vibrera plus sous les doigts du Dr Richner ? Avec son budget annuel de 15 à 20 millions de dollars, destiné à couvrir les besoins de tout un pays, le Ministère cambodgien de la santé ne pourra certainement pas assumer cette charge supplémentaire. Que deviendra l'admirable entreprise ?

2. A la fin du régime des Khmers rouges, seuls 39 médecins locaux avaient survécu. Aujourd'hui, leur nombre a bien entendu augmenté, mais reste faible pour un pays si vaste. Les hôpitaux du Dr Richner offrent à leur personnel médical et para-médical des salaires sans comparaison, bien que modestes selon nos standards, avec ce qui se pratique dans les autres hôpitaux du pays (provinciaux et de district). L'exode médical ainsi encouragé profite-t-il vraiment à tous ces patients cambodgiens qui n'ont aucune chance de se faire soigner chez le Dr Richner en raison des distances à franchir, et de leur coût ?

3. Et si une partie seulement des frais de fonctionnement évoqués plus haut était consacrée à un développement réellement durable dans le domaine de la santé, au forage de puits dans tous les villages, par exemple ? Ou à la création et à l'entretien d'un réseau étendu à l'échelle nationale de modestes centres de santé ? Ou à la formation d'agents de santé villageois ? L'existence de trois hôpitaux de niveau occidental, dispensant des soins de qualité occidentale, à des coûts occidentaux ne se justifierait plus de la même manière, puisqu'il y aurait évidemment moins de malades.

4. Les fonds fédéraux mis à disposition de l'entreprise du Dr Richner seraient-ils venus en déduction de ce que recevaient nos admirables oeuvres d'entraide travaillant au Cambodge dans le domaine de la santé selon des critères reconnus ?

Voilà quelques questions auxquelles auxquelles je n'ai pas forcément de réponses.

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