Les pieds dans le plat

Qu’il est dur de vieillir!

L’AVS a clôturé 2014 avec un résultat de répartition négatif de -320 millions. Dit simplement, les cotisations encaissées ne couvrent plus les rentes versées. La nouvelle n’a pas créé grand émoi, tout au plus quelques réactions contrastées des milieux politiques et syndicaux. Les pessimistes ont insisté sur le caractère structurel de ce déficit qui devrait devenir la norme. Les optimistes ont rappelé l’existence des réserves colossales de l’AVS, qui ont généré un copieux bénéfice, plus de cinq fois supérieur au découvert de la répartition.

Rappelons que le vieillissement est la conséquence de l’augmentation de l’espérance de vie et de la diminution du nombre moyen d’enfants par femme. En 1950, peu après la création de l’AVS, l’espérance de vie d’un homme était de 66 ans, elle dépasse aujourd’hui 80 ans (85 ans pour les femmes). Les experts estiment que l’allongement de la durée de vie se poursuivra au cours des prochaines décennies. On peut donc s’attendre à ce qu’en 2040, les rentes doivent être payées pendant 22 à 23 ans en moyenne par assuré.

Les Suisses ont aussi moins d’enfants. Le nombre moyen d’enfants par femme s’est stabilisé autour de 1,5 depuis le début des années 1980, bien loin des 3,7 enfants par femme de 1900. Ce taux est insuffisant pour assurer le renouvellement des générations, c’est donc les migrations qui s’en sont chargées en gonflant les effectifs des jeunes actifs. Résultat, les prévisions alarmistes sur l’avenir de l’AVS ont été régulièrement démenties. L’avenir s’assombrit toutefois. On s’attend à un doublement du nombre de retraités par actif d’ici à 2040 (quatre en 2000, deux en 2040).

L’opinion publique reste quant à elle dubitative. Il y a quatre ans, un institut de sondage montrait que le vieillissement de la population était un sujet de préoccupation mineur. Sur l’avenir des retraites, la moitié des sondés se disait inquiète, l’autre pas. Cette indécision est finalement compréhensible. Les effets du vieillissement sont complexes et dépendent pour une part importante de variables qui lui sont extérieures.

Ainsi, la santé de l’AVS dépendra du nombre d’emplois créés en Suisse (donc aussi du nombre de migrants) et de l’évolution des salaires: avec une croissance économique, même modérée, il n’y aura pas de casse. Un point de TVA supplémentaire devrait suffire à régler le problème pour une ou deux décennies. Si au contraire la Suisse connaît des longues périodes de récession, alors les mesures à prendre seront douloureuses.

L’avenir des rentes du deuxième pilier est certainement plus incertain. A long terme, on peut imaginer que les rentes diminueront plus ou moins proportionnellement à l’allongement de la durée moyenne de retraite. Si les marchés financiers ne retrouvent pas une certaine stabilité, la facture pourrait même être plus lourde: difficile en effet de faire fructifier un capital en toute sécurité avec des obligations qui ne rapportent rien et un intérêt négatif sur les liquidités.

Il est d’autres effets du vieillissement dont on parle moins. Pour les cantons, la facture sera salée. Une étude prospective sur les perspectives à long terme des finances publiques en Suisse, publiée par la Confédération, a bien mis en évidence ce phénomène; j’en ai d’ailleurs vécu les prémisses lorsque j’étais responsable des finances publiques genevoises. Chaque année, il faudra allouer des ressources supplémentaires pour les soins à domicile, les EMS et les hôpitaux. Les prestations complémentaires fédérales et cantonales vont poursuivre leur courbe ascendante. Il est probable que l’augmentation annuelle des charges liées au vieillissement atteigne quelques dizaines de millions de francs par an. Elle absorbera ainsi une bonne partie des ressources générées par la croissance.

La stabilisation du nombre des moins de 20 ans (autres conséquences du vieillissement) ne donnera-t-elle pas une certaine marge de manœuvre? C’est peu probable! A l’école obligatoire genevoise, les coûts ont augmenté avec l’introduction du mercredi matin, la réforme du cycle d’orientation et l’accueil continu, trois options plébiscitées en votation populaire. Les exigences toujours plus élevées de notre économie se traduisent par des effectifs supplémentaires dans le postobligatoire. Les effectifs des HES croissent sans relâche et la durée de formation s’allonge avec la vogue des masters.

Les retraites font l’objet de nombreuses études prospectives au niveau fédéral. Peut-être serait-il bon de lancer aussi, au niveau cantonal, des études sur l’impact du vieillissement sur les finances publiques afin de ne pas être pris au dépourvu.

Il est d’autres effets du vieillissement de la population dont on parle moins. Pour les cantons, la facture sera salée

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