Quand j’étais enfant, je faisais un cauchemar récurrent. Le monde s’effondrait et il ne restait plus que moi et quelques autres personnes. Situation parfaitement angoissante, mais non pas à cause du désastre lui-même ou de la mort de proches: mon rêve n’abordait pas cette partie de l’histoire. Les songes ont en effet ceci de captivant qu’ils ne racontent pas tout et s’autorisent à se focaliser sur une minuscule bribe de narration. La portion congrue et terrifiante de ce récit tenait au fait que je ne savais rien faire de mes mains, rien fabriquer, ni même réparer. Comment est-ce que j’allais m’en sortir dans un monde à rebâtir?

Depuis, je suis devenu journaliste. Et les méchantes langues diront que, décidément, je ne sais toujours rien faire. Ce qui est au moins vrai pour la pratique des travaux manuels. Le problème, c’est que le cauchemar a pris une tout autre dimension aujourd’hui avec la pandémie. Notre organisation mondialisée du travail a permis à certains pays de se spécialiser dans la production de biens et services qu’ils maîtrisent mieux que d’autres. Comprenez, le plus souvent, que les tâches manufacturières reviennent à ceux qui ont les coûts de main-d’œuvre les plus bas. En Suisse, nous nous sommes ainsi spécialisés dans l’industrie et les services à haute valeur ajoutée.

Ici, vous pouvez trouver aussi bien des gens qui fabriquent, dans le monde concret, des montres avec des complications extrêmes que d’autres qui créent des produits financiers tout aussi élaborés dans un univers complètement désincarné. On a même construit la fenêtre qui s’ouvre sur internet, avec le web, et un médecin génial a inventé le stent, ce petit ressort qui sauve la vie de milliers de cardiaques chaque année. Sans parler des médicaments, des robots et de mille autres choses encore. Mais nous ne savons pas fabriquer de simples masques médicaux. Et cela me fait retomber dans mon cauchemar d’enfance.

Il n’y a aucun doute que la mondialisation a eu des effets bénéfiques: elle a tiré des milliards d’êtres humains de la pauvreté. Mais le coût a été important, notamment en termes d’inégalités et d’écologie. A tel point que notre modèle d’organisation de vie en société se voit aujourd’hui remis en cause.

Le raccourci paraît simple. Après la pandémie, va-t-on vers la démondialisation? Nous fabriquerons dès lors tout ce dont nous avons besoin? Je ne le crois pas. Il faut se méfier des grands bouleversements provoqués par des cataclysmes, ils se produisent souvent là où on ne les attend pas. La Première Guerre mondiale («Plus jamais ça!») a amené la Seconde, la réaction politique au drame du 11-Septembre (basée sur le soi-disant programme nucléaire irakien et les écoutes à large échelle) a davantage miné la démocratie que les attentats eux-mêmes.

L’important sera de sortir de cette crise par le haut. Ce qui veut dire, dans l’immédiat, éviter un flicage intégral de la population grâce aux outils technologiques. Pour éviter qu’à la prochaine catastrophe, on ne se retrouve démuni comme l’enfant que j’étais dans le cauchemar d’un monde dévasté.

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