Du bout du lac

Je quitte Le Temps (mais je vous aurai à l'œil)

Pourquoi faudrait-il encore lire les journaux? me demandait un jour un courroucé. Pour mourir moins bête que si vous ne les lisiez pas, aurais-je dû lui répondre

Je quitte Le Temps. Avec deux majuscules et en italique, parce que quitter le temps tout court (fascinante perspective) est un prodige métaphysique dont je me sens bien incapable. Je quitte Le Temps donc, le journal, le média, la marque, the brand, comme disent les modernes, souvent avec un léger accent suisse-allemand. Je vais relever un nouveau défi, comme disent les RH, souvent avec un léger accent vaudois. Un défi audiovisuel, à la rentrée. Fascinante perspective, là encore.

Je quitte un clavier noirci par des millions de doigts mais toujours les miens, je quitte le Dictionnaire diplomatique qui rehausse mon écran pour m’éviter les dorsalgies, une agrafeuse sans agrafes (comme tout le monde) et les himalayesques piles de dossiers, livres, journaux, Post-it, invitations, cartes de visite, chargeurs d’iPhone et autres gobelets vides qui me servent de cocon depuis six ans.

Des gens que j’aime

Je quitte un journal que j’aime et qui m’a élevé, dans tous les sens du terme. Je quitte celles et ceux qui le font, des gens que j’aime et qui m’ont élevé, dans tous les sens du terme. Je quitte une équipe qui gratte, gratte, gratte encore. Des «teignes du réel», aurait dit un mien mentor. Qui se lèvent le matin pour observer, écouter, apprendre, décoder. Pour expliquer, pour montrer, pour révéler, pour émerveiller parfois. Pour disséquer et questionner, toujours. Là où tant d’autres scandent, aboient, assènent.

Je quitte un navire chahuté, aussi. Secoué par la frénésie du monde, ébranlé dans son modèle d’affaires, lessivé par les impératifs de rentabilité. Je quitte un journal que d’autres ont dû quitter avant moi, sans avoir le choix. Je quitte un journal qui se débrouille, qui cherche et qui se réinvente, de l’aurore à l’aube. Qui se fait des ennemis, incontestablement. Qui se fait des amis aussi, beaucoup et Dieu merci.

Du bon grain pour échapper à l’ivraie

Je quitte un titre plus indispensable que jamais. Comme d’autres, d’ailleurs. Un îlot de bon grain pour échapper à l’ivraie, dans le champ désespérément horizontal du débat public. Une barricade contre la dictature de l’opinion. Une bulle d’oxygène dans le marigot. Un alexipharmaque contre la bêtise (sauf quand la bêtise vaut vraiment la peine). Pourquoi faudrait-il encore lire les journaux? me demandait un jour un courroucé. Pour mourir moins bête que si vous ne les lisiez pas, aurais-je dû lui répondre.

En fait, je ne quitte rien du tout. Ni Le Temps, ni mes amis, ni vous. Je ne vais pas très loin, et je vous aurai à l’œil, croyez-moi. Il m’en coûtera 43 francs par mois, pour un abonnement premium. Le prix de la nostalgie.


La précédente chronique d'Alexis Favre: Genève, plage

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