Sur le Web, les photos prétextes pullulent. Parfois banales, souvent laides, elles obscurcissent notre perspective par leur conformisme et leur esthétique primaire. Depuis que tout le monde produit du contenu, chacun a besoin de puiser dans des banques d’images pour illustrer blogs, sites ou diverses présentations auxquelles la vie en entreprise nous expose. On a tous en tête un horizon numérique peuplé de couples souriants, d’enfants tout droit sortis d’une pub pour assurance et d’images Instagram avec beaucoup trop de filtres et pas assez d’authenticité.

Quand il s’agit d’illustrer des professions, les choses empirent sérieusement. La plupart d’entre nous travaillant avec le même outil – ce fichu ordinateur qui frustre les rédactions photo du monde entier – et l’uniforme tendant à disparaître, le Web doit inventer ses propres codes visuels. Et c’est particulièrement loufoque. Une biochimiste, Nicole Paulck, de l’Université de Californie, qui désespérait de trouver un cliché intéressant pour son prochain PowerPoint, tomba enfin sur un «scientifique». Ou plutôt sur quelqu’un en blouse blanche avec des lunettes de protection en train de regarder avec profondeur… un cube de glace. Elle tweeta: «Je me retrouve souvent aussi à inspecter les cubes de glace un à un. On n’est jamais trop prudent.»

Une blogueuse scientifique reprit le message et le dota d’un hashtag. Ainsi naquit #BadStockPhotosOfMyJob, frémissement amusant et utile sur les réseaux sociaux. Grâce à ce dernier, nous savons maintenant que les scientifiques ont pour tâche principale de regarder très sérieusement des pipettes remplies de chouettes liquides colorés. Et les autres?

Les «data scientists» semblent ainsi tous sortir du film Minority Report et les administrateurs réseaux passent leurs journées avec les deux bras plongés dans des armoires à câbles. Au rayon gestuelle, relevons un grand classique, à savoir le doigt pointé. Véritable signe universel de détermination, c’est un passage obligé. En ce qui concerne les accessoires, le stéthoscope reste un must. Tout le monde en a un. Avec la blouse blanche, c’est le combo idéal, que vous soyez diététicien, anthropologue ou biologiste… même si cela ne sert évidemment à rien dans ces professions.

Il faudrait encore écrire sur la persistance des clichés sexistes – les femmes peuvent se retrouver en tenues légères quand elles jouent les laborantines, rarement les garçons – mais le fond est le même. Quand vous reproduisez des millions de fois le même schéma, il finit par vous rentrer dans la tête et ne plus en sortir. Pas le meilleur moyen pour rassurer les enfants, filles ou garçons et quelle que soit leur couleur, sur le fait qu’ils ont les mêmes chances pour accéder à tous les métiers.