A quoi, à qui sert le coronavirus? Il doit bien servir à quelqu’un, à quelque chose: si ce n’était pas le cas, il ne serait pas si viral. Bien sûr, je suis médecin, et j’ai bien compris que ce virus, qui circule désormais partout, infecte des êtres humains, qu’il se transmet avec une grande contagiosité, qu’il peut causer une affection pulmonaire grave voire la mort, en particulier des personnes fragiles. Tout cela est indubitable. D’ailleurs, je suis doublement à risque: j’ai plus de 65 ans et je souffre d’asthme exacerbé en ce moment en raison des pollens. Le printemps, lui, n’a pas fermé ses portes.

Mais revenons à l’utilité du coronavirus et de la pandémie. Son utilité pour les gouvernements, d’abord. C’est volontairement que je parle ici «des gouvernements», sans détailler, puisqu’il semble bien que chacun cherche à imiter l’autre, voire à faire mieux. Depuis longtemps, bien des gouvernements ont abandonné l’illusion qu’ils «gouvernent», qu’ils décident, qu’ils maîtrisent, qu’ils contrôlent. Ils ne maîtrisent ni l’avenir écologique de notre Terre, ni les grands désastres humanitaires, ni la nécessaire redistribution des richesses. Le plus souvent, les gouvernements sont dirigés, en réalité, par les grands de l’économie, de la finance, de l’industrie, de celle de l’armement notamment. Ils ne sont même plus prescripteurs de la culture de leurs pays respectifs, désormais dirigée par l’industrie du divertissement. Ils subissent.

Deux leçons

Et voici que, grâce au coronavirus, les gouvernements peuvent enfin, de nouveau, en étant écoutés et entendus (la peur ouvre les oreilles des plus récalcitrants), promouvoir les valeurs essentielles qui sont bel et bien les leurs, pour la plupart: les valeurs de solidarité, de sécurité, de santé et de care de, et avec, leurs concitoyens. Prendre soin de soi pour prendre soin des autres. Se serrer les coudes pour lutter contre l’ennemi invisible. Les gouvernements enfin vertueux se présentent en gardiens du bien. Cette promotion du bien collectif est particulièrement sensible dans les hôpitaux. Nous apprécions tous à leur juste valeur des décisions ici pleines de bon sens: toutes les forces de soin sont recrutées, sur un pied d’alerte. Nous serons soignés, du mieux qu’il est possible, si nous tombons malades.

Si le ralentissement économique améliore bel et bien l’état de la planète, il est d’autres moyens d’y parvenir que la fermeture

Le coronavirus offre donc aux gouvernements en mal de gouvernance une formidable opportunité de redorer leur blason. Les gouvernements reprennent la main. Ils reprennent le contrôle. Ils dictent des mesures. Ils affirment la nécessité de fermeture. Personne ne pipe mot. Et c’est à qui fermera le plus, fermera le mieux. Et dans le même geste d’affirmation, ils mettent à genoux des pans entiers de l’économie. L’argent pensait diriger le monde? Eh bien non, voyez-vous, c’est nous, les gouvernements. Quelle belle revanche. Certes.

Et pour les citoyens, alors, quelle est «l’utilité» de cette situation? J’en vois deux, à tout le moins. La première, c’est que les citoyens électeurs aiment à penser que les gouvernements qu’ils élisent sont compétents, engagés et savent diriger leur pays en fonction de valeurs partagées. Un exemple: en Italie, Giuseppe Conte augmente graduellement, jour après jour, les mesures de fermeture; sa popularité semble bien augmenter en parallèle. La seconde, c’est que désormais ceux qui sont pour la fermeture (et il en est quelques-uns tout de même) ont désormais toute justification à fermer, les portes, les fenêtres, les frontières. On ferme tout. On se calfeutre, on se tient à distance, on se protège. On reste entre nous. C’est bien. On fait ce que les gouvernements recommandent par haut-parleur dans les halls de gare. On l’avait toujours dit, que c’était préférable de fermer. On a raison.

Comme leçon de réalité

Mais dans quelque temps, je prédis que tout le monde va se rendre compte que cela n’est pas tenable. Ni la fermeture, ni la mort de l’économie. Pour quand, le réveil citoyen? Notamment de tous ces citoyens qui travaillent au quotidien à améliorer le monde, chacun selon ses convictions, écologiques, humanitaires, culturelles? J’espère qu’il est pour bientôt. Et que nous allons savoir éviter à la fois le rêve absurde parfois que les gouvernements nous font vivre, et le cauchemar d’un tissu économique durablement détruit. Avec comme leçon de réalité que si le ralentissement économique améliore bel et bien l’état de la planète, il est d’autres moyens d’y parvenir que la fermeture. Comme l’écrit à propos du coronavirus la psychanalyste Monique Lauret, qui connaît bien la Chine, «Dans le ren confucéen (la bienveillance du confucianisme), l’homme ne devient humain que dans la relation avec autrui» et elle évoque, pour l’Occident, «la possibilité de remise en cause d’une mondialisation de la démesure basée sur l’avidité, au mépris des conditions éthiques du contrat social entre les êtres humains». Si le coronavirus contribuait à cette remise en cause, alors oui, il serait fort utile.


*Barbara Polla, médecin, écrivain