La Maison de Rousseau et de la littérature expliquait récemment qu’aux Etats-Unis, on analyse le phénomène Trump à travers la pensée politique de Rousseau. Frappé de l’actualité du philosophe genevois, un des assistants a regretté que les manifestations du tricentenaire ne l’aient pas suffisamment mise en valeur.

Les idées de Rousseau comme une grille d’interprétation

La commémoration de 2012, dans laquelle je m’étais activement impliqué, n’a pourtant pas négligé cet aspect. Mais sa richesse même, ses multiples facettes et angles d’approche n’étaient probablement pas de nature à rendre la pensée de Rousseau plus accessible au grand public. En tout cas, les idées de l’écrivain ne sont pas devenues une grille d’interprétation privilégiée du vote populaire du 9 février 2014!

L’utilité citoyenne des célébrations

L’utilité citoyenne de la célébration réside plutôt dans le fait d’avoir contribué à la rénovation de la maison natale de Rousseau, dont les travaux devraient débuter cette année. Après la démolition, dans les années 1960, du «berceau de Jean-Jacques» à Coutance et la récente disparition du petit musée de la Bibliothèque de Genève, Rousseau aura enfin dans sa ville natale un bâtiment digne de lui. La Maison de Rousseau et de la littérature, à la fois lieu de mémoire d’un immense écrivain et centre de rayonnement de la littérature d’aujourd’hui, y jouera pleinement son rôle et la Cité pourra, petit à petit, se réapproprier un penseur indissociablement lié à l’identité genevoise.

On peut se demander de même ce qui restera dans l’esprit des citoyens de la célébration protéiforme du bicentenaire de l’entrée de Genève dans la Confédération.

Que reste-t-il du bicentenaire de l’entrée de Genève dans la Confédération

Pierre Maudet en espère «une nouvelle appréciation du passé à la lumière des interrogations du présent», dont un bon exemple m’en a été donné par le conseiller administratif de Meyrin, Pierre-Alain Tschudi. Nombre de ses concitoyens ont découvert grâce au spectacle commémoratif «La fabuleuse histoire de Meyrin» que leur commune avait été française autrefois! Le souvenir de la promesse faite en 1816 par la sous-préfecture de Gex à ses concitoyens rattachés à Genève de «ne jamais les considérer comme étrangers» a conduit Meyrin à associer la commune française de Saint-Genis à sa commémoration, donnant au thème du Grand Genève une empathie inhabituelle.

Et à Meyrin, et à Carouge?

Comme dans d’autres communes, le bicentenaire meyrinois a été fêté en 2016, hors du programme officiel conclu en 2015. 25 communes anciennement gessiennes et sardes, soit la moitié du canton, sont en effet devenues genevoises en 1816, le 5 octobre pour les premières et le 24 pour les secondes. Les dates du 31 décembre 1813 ou du 1er juin 1814, symboliques pour Genève et les territoires qui lui étaient rattachés avant 1798, n’ont pas le même sens pour les communes «réunies». Les Carougeois, par exemple, qui ont choisi de devenir français plutôt que sardes en 1792, n’ont pas vécu, le 31 décembre, la défaite des armées de l’Empire comme une libération, mais comme une catastrophe! Et le 1er juin, après avoir salué le bref retour des forces françaises, ils subissaient à nouveau l’occupation autrichienne détestée…

Genève, comme la Suisse, une mosaïque

On peut regretter que le bicentenaire n’ait pas davantage mis l’accent sur ces différences, qui soulignent combien le canton de Genève, comme la Suisse tout entière, est une mosaïque d’identités différentes.

Pour avoir évoqué, dans plusieurs communes, les événements d’il y a deux siècles, j’ai partout noté la soif du public de mieux comprendre d’où nous venons, qui nous sommes, en quoi le passé nous a façonnés. La question du Grand Genève est invariablement abordée: comment et pourquoi nous sommes-nous laissés enfermer dans des frontières illogiques et trop étroites? Thème connexe dont la discussion n’est, aujourd’hui encore, pas exempte de passions: la création d’un Etat bi-religieux auquel ni les protestants, ni les catholiques n’étaient préparés. Révélation pour beaucoup: c’est à partir de circonstances imposées de l’extérieur par les «juges étrangers» du Congrès de Vienne que Genève et la Suisse se sont «réinventées».

Le regard différent des historiens et du grand public

J’emprunte cette expression à Irène Herrmann, professeure d’histoire transnationale à l’Université de Genève, qui vient de publier un remarquable petit livre sur la Restauration: «12 septembre 1814: La Restauration» (Le Savoir Suisse). En lisant cet ouvrage, comme aussi le recueil des conférences qu’elle a organisées dans le cadre du bicentenaire («Quand le monde a changé» aux Editions Georg), on mesure toutefois que les historiens, soucieux de déconstruire l’historiographie traditionnelle et de recadrer notre vision du passé dans une perspective mondiale qui remette l’histoire locale à sa modeste place, ont un regard différent de celui du grand public, qui a des préoccupations identitaires plus immédiates.

Il faudrait remettre à jour la narration

Pour prolonger les manifestations du bicentenaire dans une perspective citoyenne, il faudrait qu’elles donnent lieu à une narration mise à jour qui, comme nous y invitait récemment Ivan Krastev dans le «New York Times», échappe aux vastes perspectives pour se préoccuper du détail, car «même dans une époque de globalisation, toute politique demeure locale.» Une telle narration me semble indispensable pour permettre à nos concitoyens d’échapper aux mythes qui trop souvent leur servent de référence historique, tel, par exemple, celui d’une communauté helvétique naturelle, indépendante depuis la nuit des temps!

Comme dans le cas de Rousseau, un lieu de médiation nouveau semble nécessaire. Pourquoi ne pas en confier la mission au Musée d’art et d’histoire, dont on redéfinit justement le rôle et la fonction?


Guillaume Chenevière, historien

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