Editorial

A quoi servent les élites? 

 Les élites ont un biais dont elles n'arrivent pas à se départir. Et les journalistes ne se frottent pas assez à la population aux mains calleuses, aux petits employés ou aux plus jeunes dont les opportunités se réduisent considérablement. L'éditorial de Stéphane Benoit-Godet

L'élection de Donald Trump sonne-t-elle le glas d'un ancien monde? L'homme d'affaires qui vient de remporter le poste suprême aux Etats-Unis a fait campagne comme représentant des gens simples contre un système qui l'a complètement sous-estimé tout au long de la campagne. Les politiciens aguerris l'ont lâché, y compris dans son propre parti. Les médias l'ont conspué: plus de 200 quotidiens et magazines américains ont pris position contre lui, une vingtaine seulement l'ont soutenu, dont l'organe officiel du Ku Klux Klan.

Les instituts de sondage n'ont que très récemment relevé que Donald Trump pouvait remporter l'élection. Mais sans que cette information ne soit présentée comme un scénario réaliste. Les journalistes ont relevé les outrances du futur président avec le plus grand soin pour mieux le clouer au pilori. Le big data a tourné à plein régime pour analyser tous les écarts de langage du new-yorkais sur Twitter et lors de ses discours. Les patrons des médias sociaux ont appelé à voter, en ne cachant par leur préférence pour Hillary Clinton. Et la classe ouvrière blanche s'est exécutée... Mais en choisissant Trump. 

La prise de conscience s'avère tardive. Les élites ont un biais dont elles n'arrivent pas à se départir. Chaque casserole attribuée à Donald Trump lui a, au final, apporté des voix. Hillary Clinton n'a jamais compté, même si les médias en avaient fait leur championne. La raison? La politicienne arpente les allées du pouvoir depuis trop longtemps. Quand Hillary se comporte mal, c'est un abus d'autorité. Lorsque Donald commet un énorme impair, c'est l'œuvre d'un affranchi qui s'exprime avec le ton galvanisant de la liberté retrouvée.

Il y a tout juste trente ans, la culture populaire portait au pouvoir l'acteur Ronald Reagan. Aujourd'hui, elle plébiscite un héros de télé-réalité. Le cow-boy fringuant promettait la sécurité dans un monde où l'ennemi russe menaçait. Le milliardaire clinquant rassure une population qui souhaite bien sûr devenir plus prospère mais surtout conserver sa manière de vivre. Elle refuse tout compromis sous prétexte d'égalitarisme ou de souci écologique. Cette classe moyenne inférieure dont les revenus s'amenuisent perçoit les minorités comme menaçant son territoire et ses valeurs. Elle veut une autorité tout à la fois modèle et protectrice car, à ses yeux, l'Etat a failli.

Nous, journalistes, n'avons pas voulu voir que la colère et la rage montaient. Nous sommes bien allés dans la «Rust Belt» en reportage pour rencontrer les oubliés des années Obama. Mais nous avons conservé notre angle mort. Les médias, qu'ils le veuillent ou non, évoluent dans le monde de l'élite. Ils ne se frottent pas assez à la population aux mains calleuses, aux petits employés ou aux plus jeunes dont les opportunités se réduisent considérablement. Le journaliste ne sait plus être curieux des aspirations des habitants à sa périphérie.  

Il nous faut comme journaliste observer plus finement et comprendre ce qui bouillonne dans le chaudron. Mais pas au point d'aimer forcément ce qui s'y mijote. Aduler les leaders populistes mène au désastre. Tout comme le fait de les ignorer. 

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