C'était une «catastrophe impossible», selon les zélateurs de l'énergie atomique de l'époque, un «désastre programmé», selon les mouvements antinucléaires des années 1980. Vingt ans après la fusion du réacteur nucléaire de Tchernobyl, de nombreuses leçons ont été tirées de cette tragédie, politiques, technologiques, sanitaires. Mais vingt ans après, sommes-nous moins démunis dans notre façon d'appréhender un événement aussi impensable dans ses conséquences?

La disproportion même des chiffres avancés dans la polémique sur les victimes passées et à venir de Tchernobyl, de quelques dizaines de morts à quelques centaines de milliers pour les plus extrêmes, a de quoi nous déboussoler. D'autant que, à part les «liquidateurs», ces malheureux soldats, pompiers et ouvriers envoyés colmater les dégâts qui tombent comme des mouches aujourd'hui encore, les morts de Tchernobyl, quel que soit leur nombre, ne seront jamais que des chiffres contestés dans des statistiques. Un peu comme les morts qui paient leur tribut au tabac ou à la pollution de l'air. Rien à voir avec les 135 touristes qui ne sont pas rentrés de leurs vacances en Asie après le tsunami de 2004, dont les portraits et les histoires ont longuement occupé les colonnes des journaux: les 200 Suisses «statistiquement» tués par les cancers de Tchernobyl ne seront jamais à la une.

Les radiations atomiques sont impalpables mais surtout, elles sont incompatibles avec l'émotion et l'immédiateté qui régissent notre société médiatisée. Une catastrophe qui ne déploie ses effets que sournoisement et au fil des décennies, qui n'offre pas de victimes à interviewer sur leur lit d'hôpital, n'est pas une catastrophe. Ou si peu. La peur de l'atome reste, mais l'émotion soulevée par les retombées de Tchernobyl il y a vingt ans s'est plus vite dissipée que la radioactivité du césium 137 dans les sols helvétiques.

Dans ces conditions, sommes-nous mieux préparés pour le prochain accident, moins probable peut-être que le précédent, mais forcément possible?

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