Entre l'attachement génétique au moindre hoquet de nos ministres et la logique commerciale, où est passé le service public de la radio-télévision? Cette question de Daniel Schneidermann, dans une chronique du Monde, les citoyens de chaque pays devraient apprendre à la poser et à lui trouver réponse. Le fonctionnement de la démocratie dans un monde globalisé pourrait bien en dépendre.

D'Anthony Giddens (Runaway World) à Ralf Dahrendorf (Doppo la Democrazia), les observateurs qualifiés de notre temps sont nombreux à relever que les médias électroniques ont un grand rôle à jouer pour répondre à la crise paradoxale de la démocratie d'aujourd'hui.

Alors que, depuis la chute de l'empire soviétique, le modèle démocratique semblait s'imposer petit à petit à la surface du globe, les citoyens découvrent avec angoisse l'influence grandissante de centres de décision opaques et lointains, sur lesquels leurs gouvernements n'ont pas de prise. La perte de confiance qui en résulte commence à faire des ravages. Dans de nombreux pays en développement, le sentiment d'impuissance, la frustration, le désespoir – au sens littéral – pourraient balayer la fragile transition démocratique.

Hannah Arendt disait que le totalitarisme coupe les masses de la réalité. Il ne manque pas aujourd'hui de simplificateurs pour proposer des recettes miracles en lieu et place de la compréhension d'un monde complexe, riche de menaces mais aussi d'opportunités. Démocratiser la démocratie, comme le propose Anthony Giddens, c'est rendre aux masses la réalité, c'est informer les citoyens, dans leur langue et dans leur culture, sur les réalités auxquelles ils sont confrontés à l'échelon local, régional, national et international, c'est les impliquer dans un débat public approfondi sur les problèmes qui les concernent.

Cette tâche appartient aux médias, en particulier à la radio-télévision.

La radio, dans les zones rurales, la télévision, dans les centres urbains, s'adressent à tous, même aux illettrés, même aux habitants des régions les plus reculées. La radiodiffusion fait partie de la vie quotidienne: elle est source principale d'information, de divertissement et d'éducation. Selon l'heureuse formule du professeur polonais Karol Jakubowicz, elle est «le moyen le plus efficace et le plus universel de donner à chacun un cadre de références commun».

Encore faut-il qu'elle s'y emploie. Dans la majorité des pays sévit une radio-télévision étatique, «gazette du gouvernement» privée de crédibilité. Les radios-télévisions commerciales, là où elles existent, ont rarement les moyens d'offrir l'accès universel jusque dans les zones les moins prospères, ni le contenu local et l'information capables de refléter la réalité du pays et de répondre aux besoins de la population concernée.

Les principales sources d'information et de divertissement demeurent les grands réseaux multinationaux, dont les programmes ignorent la langue et la culture spécifique de la plupart des auditoires. La globalisation de l'audiovisuel répand à la surface du monde une myriade d'images et d'informations déconnectées de l'expérience, du cadre de références de ceux qui les consomment.

Aucun pays ne devrait aujourd'hui reculer devant la nécessité de développer une radiodiffusion nationale capable de répondre au profond besoin de sa population de se voir elle-même représentée dans ses médias, de bénéficier de ses propres informations, de nourrir son propre débat et son propre mode d'interaction avec le monde à plusieurs niveaux auquel la globalisation confronte désormais chacun. Telle est la vraie signification de la radiodiffusion de service public au XXIe siècle. Le Conseil mondial de la Radio-Télévision (CRTV), une ONG indépendante qui défend l'audiovisuel public à travers la société civile, a choisi de mesurer dorénavant la qualité de la radio et de la télévision sous le seul angle de leur contribution effective à la démocratie et au développement social. La radiodiffusion, enrichie par les nouvelles technologies de l'information et de la communication, est un bien public dont la société civile doit s'emparer au bénéfice de tous.

Par des recherches dans les pays les plus divers, le CRTV est en train de vérifier l'hypothèse que, partout à la surface du globe, les auditeurs et les téléspectateurs partagent les mêmes attentes citoyennes vis-à-vis des médias électroniques. Sans anticiper sur les résultats de la première vague d'enquêtes, attendus fin novembre, on peut déjà souligner que les données recueillies sont largement convergentes.

Fin septembre dernier, des chercheurs de toute l'Europe, réunis à l'Université de Zurich, à l'invitation du professeur Ottfried Jarren, ont conclu que la radio-télévision de service public, dont on jugeait le concept périmé il y a dix ans, apparaissait de nouveau comme un instrument indispensable de la société.

Le devoir des Etats est de garantir par une régulation appropriée l'existence de cet instrument et de s'assurer qu'il rend bien les services que la société est en droit d'attendre de lui. Des mécanismes éprouvés évitent que le financement public n'en compromette l'indépendance éditoriale, garante de sa crédibilité. Il est plus délicat de mettre en place le contrôle de sa contribution sociale effective (ce que les Anglais appellent «accountability»). Ce contrôle est légitime, mais les professionnels craignent qu'il n'aboutisse à une mise sous tutelle qui les priverait de la souplesse indispensable pour être capable tout à la fois de séduire le grand public et de l'embarquer dans un débat citoyen.

Où est passé le service public? se demande Schneidermann. Une chose est sûre: on ne peut pas lui assigner de place figée, normalisée par des fonctionnaires. Il n'est pas l'agent, mais le partenaire du gouvernement. Le contrôle de l'Etat devrait se limiter à créer les conditions d'un dialogue permanent et public entre radiodiffuseurs et citoyens sur la manière dont radio et télévision remplissent leur rôle au service de la société et sur l'usage que celle-ci en fait.

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