Lasse de les opposer, la chronique a décidé de les départager. L'un est un génie, l'autre un surhomme. L'un est investi d'une dextérité providentielle, convertie en prodigieuse évidence. L'autre est doué d'ardeurs inlassables, exprimées dans une débauche de férocité maîtrisée. Les statistiques, certes, sont moins consensuelles: au total des confrontations, Rafael Nadal mène cinq victoires à une contre Roger Federer. Nul ne sait lequel triomphera à Roland-Garros et, même, s'ils se rencontreront en finale. Mais ce duel entre deux singularités, entre deux cultures, valide une dimension historique, tant il ne sera jamais de champions sans rivalité, de carrières légendaires sans péril.

Forcément, Rafael Nadal était attendu avec impatience. Pour la postérité, l'hégémonie de Roger Federer avait besoin d'une alternative qui l'adoube. Pour la prospérité, le tennis avait besoin d'un peu d'effronterie, d'un dépuceleur de conventions qui nourrisse ses penchants manichéens. «Rafa de Majorque» a dépoussiéré le court aux miracles, colonisé par les velléitaires et les laborieux, les gagne-petit et les grands perdants de la modernité triomphante. Son arrivée tonitruante, au son des «vamos» dont il s'exhorte avec fièvre, réveille des extravagances originelles et des émois post-pubères. Et peu importe, finalement, la fascination convenue des cuistres pour la bête curieuse du moment.

Rafael Nadal était attendu depuis des années, depuis l'âge de 9ans exactement. Mais son avènement n'était pas prévu aussi tôt. Pas aussi vite. Forcément, la cantonade glose sur un allant suspect et un biceps de chauffeur poids lourds, ce bras gauche dont la taille avoisine gentiment la cuisse droite de Lleyton Hewitt. «Popeye», «Musclor», «Cochise», gloussent les incrédules. A Roland-Garros, les gloires du tennis français colportent leurs réticences dans les allées, bien vite rattrapées par Toni Nadal, l'oncle et entraîneur: «Venez assister à un entraînement, vous comprendrez.»

Là, le prodige gifle chaque balle comme si elle l'avait atteint dans son amour-propre. Droite, gauche, balles longues, balles liftées ou assénées, toujours la même fulgurance. Aux vestiaires, les poltrons frémissent. D'autres s'émeuvent, sans toujours penser à mal. Olivier Rochus: «Quand il ôte son T-shirt, c'est une sacrée caisse.» James Blake: «Pour un garçon de son âge, Nadal développe une puissance incroyable. J'étais maigrichon, moi, à 20 ans. Lui est déjà un homme.» Mats Wilander: «Chez Rafa, le langage du corps est essentiel. Son attitude sur le court délivre un message qui, souvent, intimide ses adversaires, dont certains partent battus d'avance.

Rafael Nadal, 80 kilos de muscles équitablement répartis sur 185 centimètres de pugnacité, est le seul joueur à sprinter pour partir à l'échauffement, le seul à bondir comme un cabri après quatre heures de jeu. Forcément, certains doutent qu'il préserve durablement une telle intensité émotionnelle, un tel déploiement d'impétuosité. Pendant sa récente blessure de quatre mois, une rumeur a évoqué un état de santé inquiétant, puis une retraite. Les rumeurs courent vite, mais Rafa aussi et, d'entre tous, pas sûr qu'il s'essouffle le premier.

Ses rares remontrances vont à ceux qui réduisent sa singularité à son bras gauche, plus précisément à ce lift qui lui a permis de gravir tous les échelons à une vitesse inespérée. «Les droitiers sont aussi une anomalie pour moi», fait-il remarquer. Mais son lift à lui, actionné par l'élasticité phénoménale de son poignet, fuse à des hauteurs inhabituelles, qui plus est sur le revers adverse. La force de frappe est impressionnante. La couverture du terrain aussi, le mental de guerrier non moins. «Son jeu oblige à prendre des risques sur chaque balle. Avec un coup alibi, vous êtes transpercé», rapporte Roger Federer

Féroce, sauvage. Vivant, ni plus ni moins. Dans l'exubérance de son tempérament querelleur, Rafael Nadal a toujours considéré la défaite comme une vague hypothèse ou, à son lointain contact, comme l'invention d'un mécréant. «Les limites, je crois, sont un truc que l'on s'impose à soi-même. On peut toujours s'améliorer.» Lui veut tout gagner, «même le tirage au sort», plaisante son compatriote Tony Robredo. Il suffit de l'entendre énoncer son coup favori, «le passingde coup droit, bien parallèle au couloir», les yeux pétillants, pour sentir le goût de l'épopée, une exaltation originelle et viscérale

Plus troublant, cependant, est la dualité de l'homme. En un seul postulat coexistent deux personnalités fondamentalement opposées, sinon antinomiques. Le joueur a la cruauté inextinguible des compétiteurs innés, mais sans les envies de meurtre qui émanent d'un Lleyton Hewitt; sans même un soupçon d'animosité pour des adversaires qu'il congratule poliment après les avoir houspillés et humiliés. L'aplomb, l'endurance sont eux aussi d'un autre âge, loin de l'insouciance qui siérait à pareille nature. Chez le joueur, ne manque qu'une volée sûre - «il monte au filet comme on irait au service solide», a observé un expert - et un service moins prévisible pour aller à Wimbledon autrement qu'en touriste. Ou offrir une alternative à un lift qui, sur les surfaces plus molles, tombe à plat.

Dualité encore dans cette sauvagerie apparente, biceps au vent, pantalons de flibustiers, bandeau plaqué sur une crinière charbon, une gueule de conquérant façon Che Guevara et, pourtant, une existence sans histoire, si paisible, de fils à papa. Rafael Nadal est de cette nouvelle race de vainqueurs qui, «comme Federer, disent bonjour aux vestiaires» (Stanislas Wawrinka). C'est un garçon bien éduqué, un rien taiseux qui, face à l'éloge bon marché, adopte des postures de résistants. «Objectivement, Roger est bien plus complet et élégant que moi», serine le numéro deux mondial, dont l'anglais ferait passer la vache espagnole pour une diplômée de Harvard. «J'ai un problème avec la conjugaison. On ne contrôle pas le temps; pourquoi vouloir contrôler la conjugaison des verbes?»

Rafa de Manacor fuit les assauts de civilités, raille l'emphase et l'obséquiosité, n'avoue aucun coupé-sport ni portable futuriste, pas d'histoire sordide à vendre ni de haine à recycler. Rien de plus ordinaire qu'une envie d'en découdre. Jamais il n'a suivi une filière académique, encore moins intégré l'internat fédéral, dont il a décliné les convoitises dès l'âge de 10 ans. «J'ai toujours mené la vie que j'aime.» A l'émulation du circuit juniors, le prodige a préféré une maturation discrète, entre deux parties de pêche, dans l'aisance héréditaire d'une lignée prospère, acquise à la sacralisation de l'effort. Père ouvrier, riche industriel et promoteur immobilier qui, aujourd'hui encore, continue d'administrer ses deniers. Oncle footballeur, ancienne figure emblématique du FC Barcelone. Toute une dynastie inextricable, propriétaire d'une bonne moitié de la ville de Porto Cristo et unie par le pacte du sang.

Rafael Nadal ne quittera jamais sa bourgade de Majorque, «le plus bel endroit du monde», petit lopin d'authenticité où l'on cultive le sens du devoir sur un kilomètre carré. L'adolescent y a tissé une solide connivence avec Carlos Moya, l'ex-numéro un mondial. Il y organise des parties de pêche tous les 3 juin, à l'occasion de son anniversaire - mais depuis une année, il a un empêchement. Il s'est entiché d'une certaine Maria Francisca Perelló, dit Xisca, 18ans, copine de sa sœur. «M'aimera-t-on vraiment pour ce que je suis?» répète-t-il souvent. La célébrité frappe à sa porte et, bientôt, elle guignera à sa fenêtre. Mais il ne la laissera pas le dépouiller de sa spontanéité: «Le tennis est un jeu. Il faut rester simple.»

Il a gardé les mêmes copains, les mêmes manies. Toute la tribu loge dans la même résidence: les grands-parents au premier étage; son entraîneur Toni, son épouse et leurs trois filles au deuxième; Rafael au troisième, avec sa sœur. Au rez-de-chaussée: un café-restaurant détenu par la famille. A quelques pâtés de maisons: Miguel Angel Nadal, le footballeur retraité. Aucune ingérence, sous aucun prétexte. L'an dernier, pendant Roland-Garros, les parents n'ont interrompu leurs vacances en Chine qu'au stade des demi-finales. Ils ont doucement rappelé à l'ordre l'enfant-roi qui, une nuit, sans tenir compte du décalage horaire, les a appelés pour leur annoncer qu'il avait passé le deuxième tour.

Entre deux périples, le va-t-en-guerre revient inlassablement à Manacor, sur les pontons de son enfance buissonnière. Là, personne ne se soucie qu'il ait enquillé les records de précocité, amassé 12millions de dollars en contrats publicitaires, déclenché une idolâtrie exubérante. Sur cette île, nul n'a jamais douté du postulat de départ, encore moins de la finalité: retourner pêcher. «Rafa a toujours mis des pâtées à tout le village», banalise Toni Nadal. Son avènement s'est imposé à l'Espagne comme une évidence, une fatalité, sans susciter d'empressement.

A Manacor, les anciens riraient presque de voir le gosse de Sebastian en leader désigné d'une fronde potache, en égérie des révoltes adolescentes et outrageuses. A une clientèle que la vie voue plutôt à une destinée obscure et laborieuse, Nike a pressenti davantage d'empathie pour la fougue de Rafael Nadal que pour la virtuosité sereine, ésotérique, de Roger Federer. Parce qu'il faudra éternellement préférer Beethoven ou Mozart, le Bordeaux ou le Bourgogne, les vacances à la mer ou à la montagne. Ainsi soit-il.

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