Revue de presse

Raid sur la mer d’Azov, «jusqu’à ce que le dernier Ukrainien crève»

Le conflit latent pour le contrôle du détroit de Kertch s’ajoute au contentieux né entre Kiev et Moscou depuis l’annexion de la Crimée en 2014. Ça inquiète tout le monde, ça parasite le G20 Argentina et ça met Donald Trump en position de faiblesse face au Kremlin

Depuis jeudi, les pays européens tentent de calmer les ardeurs de l’Ukraine, Angela Merkel appelant Kiev à la retenue après l’appel du président ukrainien Porochenko à envoyer l’OTAN pour faire face à la Russie en mer d’Azov. Et avant même le coup d’envoi du G20 en Argentine, l’imprévisible Donald Trump a encore brusquement fait chauffer les turbines en annulant sa rencontre prévue avec son homologue russe à Buenos Aires. Deux jours auparavant, ce grand inoffensif avait lâché au Washington Post: «Je n’aime pas cette agression. Je ne veux pas d’agressions.»

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Sud-Ouest a donc trouvé le titre qui fait mouche – «Mar del Plata et mer d’Azov» – pour résumer comment «la guerre, la vraie, menace entre Ukrainiens et Russes». Alors, que faut-il pour réconcilier Kiev et Moscou avant qu’il ne soit trop tard? Il faut «une large autonomie pour les russophones d’Ukraine et la renonciation de celle-ci à un ancrage militaire et politique avec l’OTAN et l’Union européenne». Cela pourrait «convaincre le Kremlin de cesser ses ingérences et ses intimidations». On dit bien: pourrait. Mais ce serait un bon début.

Ainsi, «une forme de neutralité de l’Ukraine, passerelle entre monde russe et espace européen», apparaît pour beaucoup d’observateurs comme «la condition d’une désescalade» après l’annexion de la Crimée en 2014. Hélas, la guerre dans le Donbass «ne dit pas son nom: elle a déjà fait 10 000 morts». Lourd bilan pour la Russie, «fragile mais redevenue en Syrie et ailleurs une puissance qui compte [et qui] veut solder un quart de siècle de déclassement post-soviétique». Et lourd bilan pour l’Ukraine aussi, qui réactive les vieilles techniques de 14-18:

Mais ce règlement de comptes historique de la décommunisation, avec l’ouverture (relative) des marchés, a évidemment des enjeux géostratégiques, qui se cristallisent autour de la Crimée et de la mer d’Azov. Le passage vers la mer Noire est contrôlé par Moscou et pose le problème plus général de la libre circulation des navires dans les détroits maritimes. C’est le problème des «eaux territoriales», qui sont très souvent «sujettes à des conflits diplomatiques, un pays accusant un autre d’être entré sur son territoire, sur lequel il est souverain et peut donc faire absolument ce qu’il veut», explique au Vif Joseph Hardouin, un ancien commandant de la marine marchande belge.

Plus précisément, dans le cas qui nous intéresse, «la mer d’Azov, bordée par l’Ukraine et la Russie, est reliée à la mer Noire par le détroit de Kertch. Deux ports ukrainiens se trouvent sur les rives de la mer d’Azov: Marioupol et Berdiansk. Ils sont d’une importance cruciale pour les exportations de céréales ou d’acier produits dans l’est» de l'Ukraine. Mais «depuis 2003, des tensions sont nées autour du contrôle du détroit, pourtant réglé par un accord entre les deux pays».

Combien de victimes encore?

Résumons. «L’arraisonnement de trois navires de la Marine ukrainienne par les forces russes, dimanche, s’est fait dans les eaux territoriales de la Crimée, juste avant le détroit. Le gouvernement russe argue d’une «provocation» et donc d’un droit de passage inoffensif non respecté.» Ce casus belli n’est qu’un nouveau soubresaut de l’affaire de la péninsule. En Russie, le quotidien Vedomosti, relayé par le site Eurotopics.net, «s’étonne d’ailleurs que cela ne se soit pas produit plus tôt».

Pourtant, les efforts en vue d’une résolution du conflit ne doivent pas «se limiter aux questions territoriales», aux yeux du Figaro: «Les guerres commencent souvent sur des querelles territoriales, qui apparaîtront bien plus tard comme insignifiantes aux ex-belligérants.» Non, c’est une nouvelle Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe qui doit être «convoquée d’urgence, pour y aborder toutes les questions qui fâchent»: «Extension de l’OTAN [Washington doit y renoncer]; cyberguerres; respect des frontières; manœuvres militaires.» Et Moscou, de son côté, doit oublier «sa vieille doctrine de la sphère d’influence». Mais combien faudra-t-il encore de victimes «pour y parvenir»?

Le président Porochenko, «qui doit affronter des élections en mars 2019 et qui se rend compte d’une baisse de la confiance que lui accorde l’Occident, a saisi cette fois-ci l’opportunité d’améliorer sa popularité par des provocations extrêmes», aux yeux du quotidien bulgare Trud. Tandis que «pour les Russes, c’est simple», poursuit Le Vif: «La Crimée est russe, donc ils ont désormais le total contrôle du détroit», résume Joseph Hardouin. Seulement voilà: «L’Assemblée générale de l’ONU refuse de reconnaître l’annexion de la Crimée, qui est considérée comme ukrainienne – et les Ukrainiens s’estiment chez eux.» Le casse-tête absolu.

La loi du plus fort

Lorsqu’on a ainsi deux visions qui s’opposent, le droit maritime n’est plus applicable. Il se transforme en loi du plus fort. Pour la Gazeta Polska codziennie, la Russie l’a déjà gagnée, cette bataille: «Le blocage du détroit de Kertch signifie que la mer d’Azov tombe sous la coupe de la Russie. Les territoires ukrainiens de la région sont voués à dépérir et tombent entre les mains de la Russie… Le seigneur du Kremlin a réussi à obtenir tout ce qu’il voulait jusqu’à présent.» On attend donc avec inquiétude que «l’Allemagne, le seul pays fort de l’Europe», s’engage «en faveur de la construction d’un gazoduc germano-russe, jusqu’à ce que le dernier Ukrainien crève». Ce, «alors que dans l’est du pays des gens meurent vraiment», s’indigne l’Oukraïnska Pravda, citée par Courrier international.

Vue d’Ukraine, la loi martiale promulguée par Porochenko est «une manœuvre politique», dit ce journal en ligne de Kiev. «La loi martiale! On n’a jamais connu une telle chose en Ukraine! Depuis quatre ans, le pays est victime d’une agression. Mais bien que la Russie occupe une partie du territoire, bien qu’elle ait déployé ses forces blindées et ses «petits hommes verts» en Crimée et dans le Donbass», l’Ukraine ne sait plus vraiment comment réagir.

Trump n’aurait pas dû…

Du coup, pour le quotidien tchèque Hospodářské noviny, Trump n’aurait donc pas dû annuler sa rencontre initialement prévue avec Poutine à Buenos Aires. Au contraire, il aurait dû «mettre son point d’honneur» à ce qu’elle eût lieu. Et il aurait dû dire que le Kremlin et sa politique «représentent une menace pour les voisins de la Russie et sapent également l’Occident dans son ensemble». Résultat: c’est à nouveau Poutine qui a marqué le point, car son homologue américain a une fois de plus singulièrement manqué de flair politique.

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