Une fois la lourde chaîne et son cadenas enlevés, la porte du musée de Ramadi s'ouvre sur une série de vitrines à moitié vides, dans lesquelles ne restent que des copies sans valeur de statues et d'objets. Ali Chilloua est fier de son antre presque désert, où rien n'a bougé pendant et après la guerre. Une poignée de pillards ont juste tenté de rentrer dans le bâtiment par une fenêtre, mais les gardes sont intervenus à temps.

Le musée de Ramadi, en pleine zone sunnite à l'ouest de Bagdad, fait partie des rares bâtiments culturels irakiens à avoir été épargnés par les saccages. Ali Chilloua, directeur du service archéologique de la province d'Al Anbar dont sa ville est le chef-lieu, avait, il est vrai, anticipé l'ouragan dévastateur des pillages qui continue de s'abattre sur l'Irak et ses trésors.

«Début mars, soit trois semaines avant le début des hostilités, j'ai fait enfermer toutes nos pièces de valeur dans une propriété d'un de nos gardes, à la campagne, explique-t-il. J'ai aussi réuni les vigiles employés sur les sites de fouilles pour les prévenir de ce qui pourrait se passer. Je leur ai dit que chacun était désormais responsable de ce patrimoine.» Résultat: trois attaques repoussées, et aucun site majeur violé. Ali pointe du doigt sur la carte les fouilles de cette province désertique immense, frontalière de la Jordanie, de la Syrie, de l'Arabie saoudite: Tallashouet, Mahmoora, Maqlouba… «Nous employons d'ordinaire 18 gardes. J'en ai fait embaucher 10 de plus avant la guerre. Notre dispositif de sécurité a payé.»

Le musée de Ramadi ne compte certes pas parmi les grands musées d'Irak. Ses collections, en partie transférées à Bagdad après 1991, ne renfermaient pas, comme dans la capitale, Mossoul ou Bassorah, des pièces connues dans le monde entier et donc convoitées par les collectionneurs. N'empêche: au milieu de cette tragédie culturelle qu'est l'après-guerre en Irak, les bonnes nouvelles en provenance d'Al Anbar contrastent avec le désespoir des archéologues de Bagdad ou du sud du pays. Au sud, particulièrement touchés par les pillages – le musée de Bassorah a été complètement vidé –, presque tous les sites de fouilles recensés ont reçu la visite de chasseurs de trésors. Une plaie antérieure au conflit, mais aggravée par celui-ci: «La majeure partie de nos grands sites récents de fouilles archéologiques se trouve là-bas, surtout ceux de l'antique Mésopotamie et des dynasties assyriennes, époques particulièrement prisées des collectionneurs. Or depuis la première guerre du Golfe, des vols endémiques ont eu lieu. Pas mal de gens désœuvrés se sont reconvertis en pillards», confirme Ali Chilloua.

Les combats récents, le chaos qui a suivi et la large publicité donnée aux pillages par les médias ont en revanche engendré de nouvelles vocations: «Un archéologue de Bassorah m'a expliqué qu'un site a été pillé juste au lendemain de la diffusion d'un reportage par une chaîne de TV arabe par satellite. Les journalistes expliquaient, devant les fouilles, la valeur inestimable des trésors qu'elles renfermaient. Les pillards ont suivi avec leurs pelles et leurs pioches.»

Demander aux forces d'occupation américano-britanniques de protéger les sites irakiens menacés n'est pas nécessairement une bonne idée, selon Ali Chilloua: «Ils doivent intervenir en cas d'urgence, mais pour le reste, notre service d'archéologie doit être en mesure de protéger les sites. Il vaut mieux renforcer les gardes irakiens, les doter de radios, les équiper, plutôt que de poster en plein désert des soldats étrangers qui seront naturellement des cibles, et peuvent donc exposer les fouilles au risque de combats.»

L'exemple de la province d'Al Anbar est de ce point de vue éloquent. Plutôt que d'appeler à la rescousse les Américains, cibles de guet-apens réguliers dans cette zone sunnite où les partisans de Saddam Hussein sont nombreux, le directeur du musée de Ramadi s'est démené pour obtenir de Bagdad le paiement des salaires de ses gardes.

Il s'est aussi rendu sur tous les chantiers, pour revérifier l'état des fouilles, remplacer les cadenas des containers. Actuellement, son principal problème est, paradoxalement, d'arriver à convaincre les responsables irakiens du Musée national de Bagdad de se déplacer pour redonner confiance au personnel sur le terrain: «Ils passent leur temps à recevoir des délégations étrangères, soupire Ali Chilloua. C'est très bien. Mais il y a d'autres besoins. L'archéologie en Irak est vivante. Des centaines d'étudiants sont prêts à offrir leur aide pour préserver les sites. Les trésors que renferme notre sol ne pourront être préservés qu'avec le concours de la population.»

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