Il était une fois

Ramuz dans la guerre, une chronique lausannoise

Charles Ferdinand Ramuz a tenu une chronique à la Gazette de Lausanne du 30 avril 1913 au 8 juillet 1918. «A propos de tout» paraît généralement le dimanche. Comme en promenade, l’écrivain s’enfonce dans les saisons, les paysages, l’art, les modes, les mots, les tendances. Il vient de revenir en Suisse. Il est à la recherche de l’essentiel: la plénitude de la vie. De la vie dans l’art, puis de la vie dans la guerre: pour lui, le peintre, l’écrivain et le général sont également «plantés» devant «un champ de bataille».

19 juillet 1914. Paris lui manque. Sa grandeur, sa beauté, ses foules, son art, son intelligence. «On t’aime, on te le dit, on ose te le dire et, toi qu’on a maudite, on soupire après toi.»

2 août. La France mobilise: «Depuis huit jours, le lac roule d’énormes vagues vertes […] Le vent toute la nuit hurle dans le grenier, gémit par la fente des portes, secoue avec colère […] Hélas, n’est-ce pas que le ciel a voulu nous avertir? […] On ne sait, on est là, on attend […] De même que là-haut l’équilibre se rompt et les forces du ciel, livrées enfin à elles-mêmes, ont un élan d’autant plus grand qu’il a été longtemps contenu, de même au fond de l’homme les passions qui sommeillent […] Solennité de l’heure […] Ô soleil, est-ce que vraiment tu vas être éteint pour toujours?»

30 août. Les Allemands sont dans Bruxelles: «Maintenant que la grandeur et la soudaineté des événements nous obligent à un retour sur nous-mêmes […] Comment se dissimuler que l’homme a toujours vécu en «état de guerre» et que ce que l’on nomme la guerre n’est que le prolongement plus brutal, et faut-il dire plus voyant, d’une façon d’être qui n’a point changé et ne changera jamais? […] Songe-t-on à l’effroyable tyrannie de l’argent et aux moyens dont il dispose […] Tous ces conflits entre familles et entre membres d’une même famille: on s’y détruit pareillement […] On dit que les canons partent tout seuls. Mais songeons bien que de tout temps les mèches sont restées allumées […] L’homme est toujours pareil à lui-même. Ce qui se passe seulement, c’est que dans les moments de crise, il se montre tout entier. C’est pourquoi il est à la fois meilleur et pire, développant soudain en lui toutes les possibilités, de l’extrême héroïsme à l’extrême dévouement aux plus bestiales violences.»

13 septembre. «Les troupes sont mobilisées, on en imagine partout. L’œil le moins militaire ne cherche plus autour de lui que des positions possibles […] On évalue malgré soi les distances. On dénombre les obstacles. Le couvert d’un bois ne vaut plus seulement pour sa fraîcheur. Et cette ligne de collines, si douce à voir, si molle et pure sous le ciel, l’air si contente d’être là, si parfaitement à sa place, quel emplacement magnifique ce serait pour des batteries d’artillerie, dix ou douze, qu’on ferait venir et qui commanderaient de là-haut tout le pays […]

» Je me suis demandé si une des utilités de cette atroce guerre dont nous voilà les spectateurs, n’allait pas être de nous rendre ce sens des réalités […] C’est que nous en manquions décidément trop, de ce sens des réalités. La manie de la discussion, le goût de l’idée pour l’idée… tout cela tendait à nous introniser dans un monde fictif […]»

18 octobre. «Tous les témoins sont d’accord: non seulement la France à cette heure-ci n’a pas perdu son sang-froid, mais elle a gardé sa gaîté. Or à qui le doit-elle, sinon à son armée? et qu’est-ce que l’armée, sinon les jeunes gens? Des hommes de vingt à trente-cinq ans, voilà l’immense masse de ceux qui sont sur le front.»

» Quant à la jeunesse suisse: «Il ne lui a pas encore été donné de faire ses preuves. Elle demeure encore silencieuse et inagissante […] Pourquoi ne pas lui faire dès maintenant crédit?… Pourquoi ne pas nous en servir? […] N’est-il pas à craindre que, pour n’avoir pas pu se déverser à temps, certaines énergies ne se perdent dans le sable?»

20 décembre. «Une seule chose peut nous consoler de l’immensité du désastre […] C’est de voir qu’à mesure que l’horreur s’accroît, l’homme grandit […] que plus elle cherche à l’encercler, plus il réagit à son étreinte, et que finalement il la surmonte, il ne peut pas ne pas la surmonter […] Une force tragique, une intensité nouvelle […] Ce que l’homme renie en lui, ce n’est pas l’homme tout entier mais le vieil homme.»

6 août 1917. «La vie va son petit train: qu’elle en soit bénie […] Le bon soldat rit volontiers; tel qui va mourir joue aux cartes. Il serait mort d’avance s’il ne pensait qu’à la mort […] Les grands problèmes fatiguent vite […] remercions le refuge qu’il y a dans ce centre obscur de nous-mêmes, et de pouvoir s’y oublier.»

1er août 1918. Le dernier des «A propos de tout» ne se trouve pas dans la Gazette de Lausanne*. Le rédacteur en chef ne l’a pas publié, le jugeant trop «découragé et déprimant» pour «soutenir le moral» des lecteurs. Ramuz s’y inquiète de la Suisse: «Il semble que tout nous soit donné et c’est comme si nous n’avions rien […] Placés singulièrement sur la scène du monde, j’entends quasi au centre, c’est comme si nous n’existions qu’à la circonférence dans l’espace comme dans le temps. Terrible destinée d’inutile effacement […] Ici tout est moyen, j’entends médiocre, ou le devient […] Nous sommes en désaccord profond avec l’époque, et ce désaccord est d’autant plus grave que l’époque est décisive […] Nous allons devenir, je pense, une sorte de bureau universel, soustrait en vertu de traités et d’arrangements, à toute réaction sincère et spontanée. On enviera notre bonheur et notre sécurité mais on nous considérera comme une pièce de musée; nous deviendrons l’Etat-modèle, qu’on aura conservé pour l’enseignement des peuples futurs dans un bocal d’esprit-de-vin […]»

* Lire dans C. F. Ramuz, «Articles et chroniques», 2, «Œuvres complètes», XII, Ed. Slatkine, 2008, textes établis, annotés et présentés par Virginie Jaton, Reynald Freudiger et Daniel Maggetti.