Stupéfaction dans les chaumières helvétiques de voir, dans le pays de la prudence, de la pharmacie et de l’hygiénisme, la nécessité de cloîtrer tous les habitants pendant des semaines à cause d’un virus minuscule venu d’une Chine lointaine. «Retour au Moyen Age», gémit-on. Oui, retournons au Moyen Age. La peste noire (1347-1352), venue elle aussi des steppes de l’Asie centrale, a tué pas loin de la moitié de la population européenne en cinq ans. Puis des retours réguliers jusqu’à la fin du XIXe siècle ont décimé et troublé en profondeur la civilisation européenne. Deuils familiaux, récession économique, troubles sociaux, conflits religieux se sont ensuivis. On peut même y voir une des causes du schisme protestant du XVIe siècle.

Pensons d’abord à ce qui est arrivé aux Juifs. Il fallait trouver une cause à ce malheur, qui était sans doute un châtiment de Dieu. Le bouc émissaire tout trouvé fut le Juif. C’est lui qui empoisonne l’eau des puits, haro donc sur les synagogues. Il y avait d’ailleurs un fait peu connu mais intrigant: les Juifs semblaient moins atteints que les chrétiens. Dans une ville de l’Est européen, un rabbin et un clerc en débattirent. Le rabbin fit remarquer que les Juifs font des ablutions rituelles avant les repas. Ce que les autorités contemporaines ne cessent de préconiser aujourd’hui. Mais il semble que la remarque soit tombée dans l’oubli et n’ait provoqué aucun changement de pratique.

L’inflation cléricale

Un deuxième phénomène notable est l’inflation cléricale. Dans certaines rues de Genève, à l’époque, il ne restait que cinq ou six personnes vivantes. Bien sûr, elles héritèrent de tout. Si un cadet de famille reçoit les biens de ses parents et de ses frères et sœurs, il devient riche mais ressent un devoir de gratitude à l’égard de ses proches. Evidemment, il songe à leur salut, il fait donc lire des messes à leur intention. Chaque église comporte de nombreux autels latéraux, qui ont besoin de desservants. A Genève, au début du XVIe siècle, pour une ville qui compte environ 12 000 habitants, 200 prêtres séculiers sont chargés des célébrations. Ils n’ont généralement pas d’autre fonction pastorale. Il faut y ajouter la cour épiscopale, le corps des chanoines de la cathédrale, les couvents de religieux, les dominicains de Plainpalais, les franciscains de Rive, les augustins du pont de Carouge, et bien sûr les curés des différentes paroisses. Sans compter les couvents de religieuses, qui ont leurs aumôniers.

Les chiffres sont à peu près les mêmes à Zurich, pour une population équivalente. Ce qui veut dire qu’à peu près un habitant sur cinq est d’Eglise. Ajoutons que l’avalanche d’enterrements ne contribue pas à hausser le moral des habitants. La prédication non plus, d’ailleurs. Jean Delumeau a étudié de près les sermons de l’époque. La mort, l’enfer, le purgatoire, les souffrances des damnés sont des thèmes privilégiés. La peinture s’y emploie également: diables cornus, flammes rougeoyantes, danses des morts rappellent aux paroissiens les châtiments qui les menacent. La crainte de la damnation ne quittera plus la psyché occidentale. Peur et culpabilité poussent les gens vers l’Eglise, qui leur ouvre cependant la porte étroite du salut. Force et fragilité de cette pastorale. La révolte luthérienne ébranle un système que la vente des indulgences rendait encore plus problématique. C’est ainsi que le virus de la peste, endémique en Asie, est devenu capable, en abordant les rives nord de la Méditerranée, d’ébranler le système politico-religieux de la chrétienté occidentale.

Il suffit d’un grain de sable

De même, le coronavirus d’aujourd’hui va secouer un certain nombre de dogmes qui paraissaient encore intangibles en Europe il y a quelques semaines. Les Etats-nations, par exemple. Ils paraissaient un reliquat déplorable des nationalismes du XXe siècle; tout à coup, ils se montrent les seuls cadres capables de prendre les décisions rapides et tranchantes réclamées par un danger mortel.

Il n’y a guère eu de grands experts de la situation économique et politique capables de prendre la mesure du problème au début de l’année 2020

La mondialisation est à flux tendus. Plus de stocks, les transports sont si aisés et rapides que les culottes les plus portées du monde, les jeans, voient leur coton cultivé en Egypte, tissé au Bangladesh, coupé en Chine, teint au Maroc, exporté en Hollande, d’où elles sont distribuées dans les divers pays de la Communauté européenne. Il suffit d’un grain de sable (à vrai dire un virus est beaucoup plus petit qu’un grain de sable) pour que toute la machine s’enraie.

Et que penser d’un champion de la pharmacopée comme la Suisse, qui ne fabrique plus de masques chirurgicaux, ni les produits désinfectants – qu’elle a d’ailleurs inventés –, mais doit les faire venir du bout du monde alors que les ports sont bloqués? Les pharmacies des grands hôpitaux ont de la peine à se procurer depuis des années déjà des médicaments de base, efficaces et bon marché, qui ne sont plus fabriqués dans les pays à bas coûts, car il n’y a pas de bénéfices à en tirer.

Ni médicament ni vaccin

Depuis des décennies, les spécialistes mondiaux des pandémies affirment que l’un des plus grands dangers qui menacent l’humanité est l’apparition d’un virus nouveau contre lequel on ne dispose ni de médicament ni de vaccin. On a tremblé lors de la fièvre aviaire, puis du SARS. Mais à peine quelques années plus tard, les Chinois sont surpris par le Covid-19 et tentent de camoufler son apparition. Il sévit à Wuhan depuis décembre mais il faut attendre le mois de mars 2020 pour se rendre compte que l’épidémie pourrait aussi se répandre chez nous, alors que depuis des semaines déjà les masques chirurgicaux et les solutions antiseptiques ont disparu des pharmacies. De surcroît, nous apprenons que le nombre de respirateurs est trop restreint dans les hôpitaux pour faire face à une épidémie d’une ampleur moyenne.

A l’Organisation mondiale de la santé à Genève, on fait remarquer que les Etats ont diminué régulièrement les crédits et que les moyens manquent pour organiser des actions sur le plan mondial. De fait, il n’y a guère eu de grands experts de la situation économique et politique capables de prendre la mesure du problème au début de l’année 2020. Nous disposons aujourd’hui du plus grand nombre de données et de statistiques depuis le début de l’humanité, mais nous avons été incapables de voir ce qui nous pendait au bout du nez. Pendant ce temps, la Suisse hésite à s’engager dans une collaboration plus étroite avec l’Europe. Cela se comprend; on n’arrive déjà pas à retenir des humains à la frontière, alors comment pourrait-on filtrer des virus?

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