Tokyo Selfie

Raquette de ping-pong VS daikatana

Notre correspondant à Tokyo ausculte l’actualité dans le miroir du Japon et de ses réseaux

Vous l’ai-je déjà dit? J’ai un faible pour les robots. En fait, étant donné ma totale incompétence technique, plus encore que les robots eux-mêmes j’aime les publicités qui les mettent en scène. A ce titre, peut-être avez-vous vu sur les réseaux sociaux ce spot récent montrant la joute entre un bras industriel piloté par ordinateur et un maître des arts martiaux, tous deux munis d’un sabre traditionnel.

A ma gauche, Motoman MH-24, bleu métallisé, multiples axes de rotation, armada d’ingénieurs. A ma droite, Isao Machii, recordman du bushido, regard effilé, gestes implacables. L’idée du film produit par le constructeur japonais Yaskawa, c’est de faire porter à Machii-sensei une combinaison bardée de capteurs et de modéliser ses gestes, afin que MH-24 en prenne de la graine. S’ensuit un époustouflant enchaînement d’épreuves: Zzzang! Machii-sensei découpe un tatami roulé comme si c’était du papier. Zzzeng! MH-24 émince une rose comme si elle était congelée. Zzzing! Machii-sensei tranche une orange avec la netteté du laser. Zzzong! MH-24 incise un haricot avec la précision d’un chef étoilé. Au terme de l’ultime «Epreuve des 1000 coupes», Machii et MH-24 s’inclinent, face à face. Respect mutuel.

Cela m’a rappelé une autre campagne, celle du constructeur allemand Kuka, mue par un principe tout aussi spectaculaire: le bras KR agilus affronte le champion de ping-pong Timo Boll. Après un festival d’accélérations robotiques et de sauts athlétiques, l’humain l’emporte, grâce à sa créativité (ouf).

Kuka, par la suite, a révélé que le match était une pure mise en scène destinée à faire du buzz. En ira-t-il de même pour Yaskawa? Il semble que non, mais l’essentiel est ailleurs. Ce qui frappe, c’est l’écart dans la manière de constituer le robot comme personnage. Chez Yaskawa, l’humain et la machine sont mis dans un rapport de perpétuation, celle d’une tradition et d’un savoir-faire qui les transcendent tous deux. De là à dire que l’homme est une machine comme les autres… Chez Kuka, au contraire, humain et machine sont mis en concurrence. Ce qui valorise le produit, mais fait resurgir les douloureux discours sur le remplacement de la main-d’œuvre par la technologie.

Une injonction paradoxale gouverne le marketing robotique: il faut montrer que la machine atteint des performances inédites, exprimées à l’échelle de l’homme, tout en évitant de faire de l’automate un inexorable vainqueur face auquel nous sommes forcément insuffisants. Franchement, ces types-là font un job de dingue. J’attends impatiemment la suite.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.