Dans un article paru en 2013 sur le HuffingtonPost.fr intitulé «Les 9 collègues les plus pénibles (et comment les supporter)», le blogueur Richie Frieman dressait un catalogue des collègues de travail qui donnent une furieuse envie de se défenestrer. On y trouve, pêle-mêle, le «je-sais-tout», l’envahisseur d’espace, le tyran, la pipelette, le beau gosse, le râleur par e-mail, mais aussi le «vous-savez-qui-je-suis?», soit le gamin pourri-gâté parachuté à la direction de l’entreprise par papa.

Richie Frieman a cependant négligé de mentionner une catégorie particulièrement douée dans l’art de taper sur les nerfs: les «exploraseurs». «Les voyages, ça sert surtout à embêter les autres une fois qu’on est revenu», avait dit une fois Sacha Guitry dans sa grande sagesse. Ceux qui ont enduré un collègue de travail qui brode sur l’histoire du petit singe malais qui lui pique une banane dans son sac à dos ou de la vache qui déclenche un embouteillage à Bombay savent leur douleur. Rincé d’images grandioses et de rencontres aussi prodigieuses que bouleversantes, le collègue routard n’a plus qu’une idée en tête dès son retour: nous bourrer le crâne d’anecdotes et de leçons de vie.

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Agaçant qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage

Dans l’open space, il vous parlera ainsi ad nauseam de la joie de vivre du yogi qui lui a offert un chai à l’eau du Gange et du rayonnement de la vendeuse de fleurs de Bangkok. La pause-café sera quant à elle consacrée à égrener les perles de sagesse acquises en compagnie des chamans de la forêt amazonienne: «Il n’y avait pas besoin de parler la langue, la communication était basée sur des regards et des sourires. Là-bas, tout fait sens.» Mais aussi: «Voyager, c’est une grande introspection, le chemin le plus court vers son moi authentique, une claque à l’intolérance, réapprendre à être humain…»

Comment préserver ses oreilles de ces poncifs? «Rien n’est prévu pour nous immuniser contre les récits de voyage», répond Matthias Debureaux dans l’hilarant De l’art d’ennuyer en racontant ses voyages (Ed. Allary), tout en déplorant le fait qu’il ne soit pas possible d’imposer une mise en quarantaine ou tout au moins une douzaine d’heures en cellule de dégrisement aux voyageurs qui reviennent de vacances. En 1890, un manuel de savoir-vivre britannique mettait pourtant en garde: «Si vous avez voyagé, ne l’étalez pas dans votre conversation à la première occasion. N’importe qui, avec de l’argent et du temps libre, peut voyager.»

Reste l’option tentante d’essayer d’égaler en lourdeur le baladin des steppes pour le faire fuir à son tour. «Quelques leçons suffisent pour apprendre à mettre au supplice ses amis et connaissances», assure Matthias Debureaux. Pour mettre le pied à l’étrier, procédez par association d’idées. L’«exploraseur» sirote un thé? Profitez d’un effluve de jasmin pour lui couper la parole et enchaînez aussitôt sur les capiteuses senteurs d’épices de Marrakech.

Exprimez-vous comme un prospectus

A cet égard, le choix des mots est important. Aussi, à l’appellation Marrakech, préférez la «Ville rouge». Ne parlez pas du Cambodge, mais du «pays des francs sourires et des rires mélodieux». Osez aussi les métaphores – «Aux Philippines, les gens ont des papillons de bonheur sur l’épaule», par exemple –, ce qui vous permettra d’embrayer habilement sur l’hospitalité légendaire de la population  (le cliché est pratique, qui se décline à l’infini, les pays où l’on est accueilli à coups de trique étant plutôt rares, note Matthias Debureaux) et sur vos intentions premières: venir à la rencontre des autochtones et les voir dans leur authenticité.

«Dénigrez les touristes. Précisez que vous voyagez «comme les locaux». Vous prenez le bus «comme les locaux». Vous achetez des billets quatrième classe «comme les locaux». Vous mangez «comme les locaux» et vous faites popo «comme les locaux».»

Clamez votre soif de l’autre

Ne jurez que par l’immersion totale. Après une semaine de plongée à Koh Tao, considérez-vous à moitié thaï. «Même si vous n’avez trouvé pour compagnons de discussion qu’un informaticien luxembourgeois et un étudiant en comptabilité du Mans, exaltez votre relation fusionnelle avec le pays: «Je suis venu en Inde, je reviendrai pour les Indiens», poursuit Matthias Debureaux. Bon prince, offrez quelques clés pour mieux appréhender la connaissance des peuples. Les Espagnols aiment la Movida, les Cubains ont le sens de la fête, les Russes cachent une sacrée descente derrière leur kosovorotka.»

L’«exploraseur» est toujours là? Il ne vous reste plus qu’à dégainer l’artillerie lourde. «Rapportez les temps de parcours en bus, les attentes dans les gares, les sommeils difficiles à proximité des relais électriques, les visites des bouddhas couchés et assis.» Pour faire durer le plaisir, égarez la trame de votre récit dans une forêt de détails: les difficultés à faire garder votre varan des steppes durant votre absence, les conditions d’achat de vos billets d’avion ou les problèmes d’attribution de points miles.

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Les abcès, les allergies et la tarentule

Comme les grands alpinistes, énoncez les symptômes des maladies attrapées au cours de vos périples. Partagez les tendinites, les ampoules, les irritations aux cuisses, les abcès aux doigts, les allergies aux textiles, la tarentule dans la chaussure au petit matin, sans oublier les quantités de lopéramides ingérées. «Par politesse, à chaque fois qu’un nouveau collègue survient, reprenez votre récit depuis le début», enjoint Matthias Debureaux. L’«exploraseur» pourra ainsi réentendre les passages durant lesquels il n’était pas attentif.

Enfin, si tout cela n’a pas encore achevé de le convaincre que ce que l’on dit appartient aux autres, mais que ce que l’on tait est un bien éternel, terminez votre tirade en rappelant combien vous manquent vos «vrais amis» du bout du monde – «ces Mongols (ou «fils du vent»), dont vous avez intégré toutes les émotions et les valeurs» – et tournez les talons.

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