Revue de presse

RBI: «être payé à ne rien faire», le rêve botté en touche

Au lendemain d’un week-end de votations fédérales où les Suisses se sont exprimés dans le sens où le demandait le Conseil fédéral, les commentaires les plus intéressants concernent le RBI et l’asile

Que retenir, dans la presse, de ce dimanche de votations? Qu’elle s’accorde pour interpréter la votation sur l’asile comme une défaite de l’UDC, principalement, ce qui est discutable. Mais c’est surtout le revenu de base inconditionnel (RBI) qui suscite le débat le plus nourri, à l’instar du «net rejet des deux initiatives populaires extravagantes du week-end, une rente d’Etat inconditionnelle et un service public à l’ancienne», aux yeux de L’Agefi.

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Selon le quotidien financier, «le travail et l’effort personnel demeurent la source légitime d’un revenu. Et il est reconnu que les entreprises en concurrence offrent un service au public supérieur à celui de monopoles lourdement subventionnés. Il n’empêche que ces objets auront détourné l’attention, une fois de plus, de défis politiques autrement plus sérieux: […] les déséquilibres de la prévoyance vieillesse et la nouvelle explosion annoncée des primes d’assurance maladie.»

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Outre-Jura, les médias pensent que la «promesse de pouvoir s’épanouir davantage dans un monde où les robots assurent de plus en plus le travail» et l'«assurance de sécurité financière alors que le chômage menace» ne sont pas nouveaux. Si «le revenu universel est une idée ancienne, évoquée il y a plusieurs siècles déjà», elle «fait écho à des problématiques actuelles», écrivent Les Echos. «Les Suisses, jamais sans le sou?» avait ironisé La Libre Belgique

«Etre payé à ne rien faire, un rêve qui aurait pu devenir réalité en Suisse», s’étonne aussi le site Capital.fr. Et «aussi généreuse soit-elle, l’idée qu’on puisse recevoir de l’argent sans contrepartie apparaît inconcevable aux yeux d’une grande majorité des Suisses, qui portent aux nues la valeur travail», lit-on sur le site de la chaîne de TV France 3: «En 2012 déjà, inquiets de voir leur compétitivité baisser au niveau international, les électeurs suisses avaient refusé de porter leurs congés payés de 4 à 6 semaines.»

La RTS Info a pointé quelques articles. Elle relève que pour l’Independent britannique, le refus «ne marque par pour autant la fin de cette idée en Europe». S’il «était clair que les Suisses n’auraient jamais réformé leur système de protection sociale si radicalement», le débat […] «permet d’ouvrir la voie au changement concernant l’organisation des systèmes financiers et des environnements de travail. Et permettrait une meilleure reconnaissance des activités non rémunérées, comme les tâches ménagères, le bénévolat ou l’aide apportée à des parents en fin de vie.»

Un débat pour demain

«Mais si l’idée a de quoi séduire, est-elle vraiment réaliste?» se demande Radio France internationale, qui propose un article très documenté sur le sujet. Avec ces questions, toujours abyssales: «Si l’on n’est plus obligé de travailler pour gagner sa vie, pourquoi travailler? Plane alors le spectre d’une société d’oisifs. Avec une conséquence plus concrète: si l’on travaille moins, qui va produire le revenu nécessaire pour financer cette allocation universelle?»

D’ailleurs, l’éditorialiste de 24 heures juge que «l’intérêt et la dispute, au sens littéraire du terme, qu’a suscités» cet objet «montrent qu’une partie de la population, souvent jeune, ne croit plus aux vertus de la société telle qu’elle est organisée aujourd’hui – et telle qu’elle s’est construite sur les acquis de la seconde moitié du siècle dernier. La question reste entière de savoir quel modèle 4.0 – pour utiliser une image numérique – pourrait venir amender, sinon remplacer, le système de valeurs qui place le travail au cœur de la reconnaissance individuelle.» Et d’en conclure que «le rejet d’hier ne dit rien du débat de demain».

Les limites de l’Etat social

Même avis sur le site de L’Hebdo: «Une réflexion de fond va de plus en plus s’imposer.» Car «pendant des mois, les Suisses se sont enflammés pour cette idée. Rarement les pages débats des journaux, les réseaux sociaux, les espaces de discussion ont été autant mobilisés. Ce qui est un vrai paradoxe, vu que les chances de l’initiative paraissaient nulles dès le départ! C’est la preuve que l’opinion s’est passionnée sur la question d’un redécoupage des obligations et des prestations que chacun doit fournir à la collectivité, et réciproquement. Chacun sent que le modèle de l’Etat social traditionnel atteint certaines limites.»

Alors, «avant de jeter le bébé et l’eau du bain», lit-on encore sur le même site, «on peut faire preuve d’un peu de circonspection»: «On pourrait peut-être déjà commencer par combler certaines des lacunes les plus criantes, en introduisant une assurance perte de gain en cas de maladie pour les salariés, sur une base comparable aux prestations de l’assurance accident. De même, on pourrait songer à trouver une solution pour les indépendants qui n’ont aucune protection en cas de chômage s’ils ne se sont pas constitués en Sàrl ou SA. Il faudrait aussi faciliter l’accès à leur financement – on pense notamment aux caisses de pensions ­pour les start-up – en reconnaissant aux jeunes entrepreneurs le droit à l’échec, en leur donnant ainsi la possibilité de rebondir. C’est d’autant plus important que ce sont eux qui créeront les emplois dont l’économie aura besoin à l’avenir.»

Sur le front de l’asile

Quant à la votation sur la révision de la loi sur l’asile, le Journal du Jura estime que son acceptation constitue «un sérieux camouflet» pour ce parti, «qui passe son temps à dénoncer la lenteur de loi, alors que la révision instaure des procédures accélérées». Même son de cloche du côté du Quotidien jurassien, qui écrit que «l’UDC a perdu». Mais pour le reste, «le pays a sagement privilégié l’équilibre et renoncé à toute aventure à l’issue incertaine. Pas de clivage entre régions linguistiques, ni entre ville et campagne. La Suisse s’est exprimée à l’unisson, d’une seule et même voix sur l’ensemble des objets.»

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La Liberté de Fribourg note pour sa part que «la formation nationale-conservatrice n’a convaincu qu’un votant sur trois, à peine mieux que son électorat. Pas de fossé donc, cette fois-ci, entre les «élites» et «les vrais gens», que dénonce la ritournelle populiste. Les Suisses ont au contraire témoigné leur confiance dans leurs institutions.» C’est que l’UDC a «bien mal calculé» son coup en lançant le référendum, remarque la Neue Zürcher Zeitung. Elle subit «bien plus qu’un accident de travail. Le parti habitué au succès a subi une défaite Grand Chelem», écrit le quotidien zurichois, sans doute inspiré par Roland-Garros. Elle est «battue sur son propre terrain», renchérit La Côte.

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