Il était une fois

Avec le RBI, un après-Calvin a commencé, prudemment

L’éthique protestante du travail a entièrement envahi le champ social occidental chrétien. Mais les robots sont arrivés. Un après-Calvin se discute. Il fait, avec le RBI, 34,7% des voix à Genève et 36% à Bâle

La carte du vote de dimanche sur le revenu de base inconditionnel est intéressante: Genève, d’où est partie l’idée calvinienne que le travail n’est pas ordonné à l’homme pour son châtiment mais pour son salut, est parmi les cantons les moins hostiles au RBI. Les cantons catholiques, longtemps réfractaires au capitalisme et au salariat, le condamnent massivement. Les villes sont un peu moins sévères que les campagnes. Bâle refuse le RBI à 64%, tandis que Nidwald à 86,8%. Globalement, le refus est net mais sa dispersion géographique mérite un coup d’œil. On est dans une histoire longue qui a commencé par un basculement de valeurs dont les effets sont loin d’être épuisés.

Calvin et l'impératif du travail

Au seizième siècle, Genève et Zurich étaient des communautés bourgeoises aux prises avec les problèmes naissants d’un centre industriel et commerçant. Leurs législateurs avaient à adapter leurs convictions religieuses à l’apparition d’un nouvel ordre urbain. Calvin a innové en imposant à la société temporelle l’impératif du travail qui était propre au monastère chrétien – ora et labora –, en en changeant le sens.*

Le travail, dans la règle monastique, était une discipline ascétique. Il n’était pas d’ordre économique mais spirituel et n’avait donc rien à voir avec le travail pour la subsistance, qui était la peine imposée aux hommes après la chute. Calvin a fait sauter cette différence en transposant les vertus salutaires de l’ascétisme au travail rémunéré. L’activité salariée, dès lors, devenait obéissance à Dieu.

Prier, méditer, travailler

Dans l’édifice de l’Eglise catholique, «ceux qui prient pour le salut des âmes» dominaient «ceux qui peinent pour le besoin des corps». Avec Calvin, ces anciennes hiérarchies se sont trouvées ramassées dans une seule unité chrétienne indissoluble: le devoir de tout chrétien était à la fois de prier, de méditer, de gagner sa subsistance, de pourvoir aux besoins de sa famille, de vivre saintement et laborieusement. Travailler, c’était prier.

Il s’agissait d’une discipline, non d’un dogme, mais de discipline religieuse, indissociable de la piété. Seule une vie partagée entre la prière et le travail pouvait être vécue saintement, à l’abri des tentations et du péché. La sainteté se voyait laïcisée en même temps que le travail était sanctifié.

Une nouvelle table des valeurs

Une nouvelle table des valeurs était instaurée où l’oisiveté n’avait plus sa place. Ni l’oisiveté riche, ouverte à toutes les séductions du malin, ni l’oisiveté pauvre: la mendicité fut interdite et le mendiant chassé car celui qui vit d’aumône insulte l’ordre de Dieu. Qui ne travaille pas ne mangera pas. Quinze siècles de charité chrétienne prenaient fin dans cette austère morale nouvelle. Le pauvre, aimé du Père dans la piété catholique, était rejeté au profit du travailleur, «le plus près de l’amour de Dieu» selon Zwingli. Et l’aumône, bonne œuvre par excellence jusqu’à la fin du Moyen-Âge, devenait pêché, encouragement à la fainéantise.

Les élans de fraternité et de solidarité qui se sont manifestés dans ce nouveau monde moral face à la persistance de la pauvreté n’ont jamais touché au pilier central, la prééminence éthique du travail. Ils se sont traduits par l’organisation sociale, par l’éducation au travail et par l’éducation tout court. Et à la fin, puisque le travail était un devoir, il allait aussi devenir un droit que la société ne pourrait plus refuser au pauvre. L’aumône que le riche allait faire au pauvre serait de lui donner du travail.

L’éthique protestante du travail a entièrement envahi le champ social occidental chrétien. Elle a triomphé en terres catholiques par sa dénonciation de la jouissance oisive qui était aussi la bête noire du clergé. A eux tous, pasteurs et prêtres ont mis le travail au centre de nos vies. Il n’y a plus eu d’opposition. Mais les robots sont arrivés. Un après Calvin se discute. Il fait 34,7% des voix à Genève et 36% à Bâle. Ne manque que la table des valeurs.

*Herbert Luthy, La banque protestante en France, Editions Jean Touzot, 1970

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