Revue de presse

Réactions outrées et outrancières après la libération de Tariq Ramadan

Après que l’islamologue suisse a été mis en liberté sous sévères conditions jeudi soir par la Cour d’appel de Paris, c’est l’empoignade générale qui recommence

«Je n’ai pas à fuir, je suis totalement innocent de ce dont on m’accuse», dit-il, pour assurer qu’il demeurera sur territoire français, lui qui est accusé de violences par trois femmes. Après presque dix mois de détention, le professeur Tariq Ramadan, 56 ans, figure longtemps influente et controversée de l’islam francophone, a donc finalement obtenu jeudi ce qu’il réclamait depuis plusieurs semaines: sa mise en liberté sous contrôle judiciaire – assortie de plusieurs et sévères conditions, donc – après qu’il a lui-même plaidé sa cause devant la Cour d’appel de Paris.


Lire aussi:


«C’est une décision logique, dans la mesure où les derniers développements du dossier apportés contre lui étaient mensongers. Il n’y avait plus d’obstacles à ce qu’il soit libéré», réagit son avocat, Me Emmanuel Marsigny, cité par Le ParisienPrésent à l’audience, Me Francis Szpiner, avocat d’une des femmes à avoir porté plainte pour viol contre l’islamologue, a détaillé, lui, sur Twitter, les modalités de ce contrôle judiciaire:

Inutile de préciser que sur ce réseau, les commentaires, souvent rageurs, vont bon train: «Amendes et dommages et intérêts????? Vous remplacez les juges, maintenant?? A mon avis, c’est vos clientes qui vont devoir s’expliquer, et cette fois-ci sans mensonges!!!! Défendre l’indéfendable, ce n’est pas une bonne affaire pour un avocat»; «Depuis quand on paie des cautions en France, surtout des sommes pareilles? Soit on est coupable, soit on ne l’est pas». La décision de justice passe aussi mal auprès d’une des plaignantes, qui se dit «harcelée depuis cette annonce», sur RTL.

Remis en liberté, pas innocenté

Mais encore: «J’espère maintenant que ces femmes connues par leur entourage proche, leurs amis, et ceux qui les ont côtoyées, comme étant des affabulatrices, déséquilibrées, prêtes à tout pour la gloire et l’argent paieront très cher leur mensonge»; «Il convient de préciser qu’il est juste remis en liberté, pas innocenté de quoi que ce soit. Ça n’a pas l’air bien clair parmi les commentateurs»; «Monsieur Szpiner, vous vous dirigez vous aussi vers la fin de votre carrière pour toute cette histoire inventée avec votre secte»; «La puissance de l’argent…»; «Ses réseaux d’Arabie saoudite vont payer…»

«J’estime que c’est de l’inconscience totale.» «Pour une des victimes présumées de l’islamologue, ce n’est pas cette décision qui l’inquiète, mais plutôt les réactions que cela pourrait entraîner chez ses partisans. Des fidèles dévoués corps et âme», a-t-elle dit devant les micros d’Europe 1. «Ce n’est pas sa libération qui me fait peur, dans le sens où Monsieur Ramadan ne fait jamais les choses lui-même lorsqu’il s’agit de menace et de harcèlement. Il envoie toujours des gens le faire faire pour lui. Ce sont ces gens […], aveuglés, qui sont dangereux! Le fait de laisser sortir Monsieur Ramadan, veut dire, dans leur tête: «Nous avons une impunité totale.» Ce qui est problématique.» D’ailleurs, les commentaires publiés sur la page Facebook du professeur et sur son compte Twitter, même antérieurs à l’actualité de jeudi, sont éloquents:

L’avocat de Tariq Ramadan a insisté sur la priorité de son client «de se soigner dès sa sortie de prison», lit-on sur le site de France Télévisions. «Il est, depuis neuf mois, détenu, mais dans un cadre hospitalier. Sa détention avait été jugée compatible avec son état de santé, à la seule et unique condition qu’il puisse avoir accès à des soins pluridisciplinaires, ce qui n’était pas réalisé et effectué dans une manière satisfaisante. Ce sera donc sa première priorité, comme vous pouvez l’imaginer, sachant qu’il est maintenant handicapé et que la question se pose de savoir si ce handicap est ou non réversible», a-t-il ajouté.

D’ailleurs, l’audience ayant été publique, tout le monde a pu entendre que la cour n’allait pas se prononcer sur la culpabilité ou l’innocence de Tariq Ramadan, mais sur la question de savoir si les conditions de son maintien en détention étaient toujours remplies. Une troisième demande de remise en liberté avait été refusée le 29 octobre dernier et, quelques jours après, une blogueuse de Mediapart qualifiait les «décisions des juges […] de plus en plus farfelues, dans une procédure qui dure depuis douze mois et où toutes les preuves mises en évidence par les différentes expertises, des auditions des témoins aux expertises des téléphones et ordinateurs, sont à décharge du professeur […]. Elles sont pourtant peu, voire pas du tout utilisées par les juges d’instruction.»

Et de citer le philosophe Edgar Morin: «Tariq Ramadan a-t-il violé trois femmes ou bien trois femmes ont-elles violé la vérité?» Mais «la vraie question est désormais: comment ces trois femmes (et leurs sponsors) ont-elles pu si facilement rouler dans la farine trois magistrats de haut rang et 90% de la presse française?» Le célèbre avocat pénaliste Eric Dupond-Moretti ajoute quant à lui: «Une machine trop bien huilée, qui tourne sans que rien ne puisse ralentir son rendement, est une machine folle. On ne doit pas juger des hommes sans prendre toutes les précautions susceptibles d’éviter l’erreur judiciaire. On ne peut pas se contenter de certitudes ou de raisonnements à charge.»

On passe les détails, mais rarement affaire aura suscité autant de questions, de propos haineux, de remises en cause de l’intégrité de la justice, de l’Etat et des personnes civiles impliquées (ou non). Du coup, ce témoignage d’une autre victime présumée sur BFMTV – «Ça a été une surprise, c’est aussi un soulagement. Il a autant le droit que d’autres de se défendre correctement […] J’aurais aimé l’entendre et j’espère pouvoir être confrontée à lui» – sort du lot:

Publicité