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Comment réagir aux destructions volontaires du patrimoine culturel?

Alors que le Moyen-Orient en crise voit son patrimoine archéologique partir en fumée, les institutions muséales et les collectionneurs d’art ne doivent pas rester les bras croisés. C’est la conviction de Jean-Yves Marin, directeur des Musées d’art et d’histoire de Genève, qui appelle les acteurs culturels à suivre scrupuleusement des études de traçabilité

Faire front contre les assassins de l’Histoire

Les images d’actes de vandalisme perpétrés dans les musées du nord de l’Irak, quelques mois seulement après que l’on a vu brûler les manuscrits de Tombouctou (Mali), ont semé la consternation dans le monde entier. C’était leur but; il a été parfaitement atteint.

Bien des responsables de la conservation du patrimoine, sollicités par les médias, se sont retrouvés face à un véritable dilemme: se taire pour ne pas ajouter de publicité à ces actes odieux ou les dénoncer, partout, sans relâche?

Derrière ces destructions qui paraissent insensées, on trouve toujours les mêmes motifs. Le premier est idéologique: il faut lutter contre la vision universaliste occidentale qui veut que le patrimoine soit mondial et qu’il appartienne à tous, où qu’il soit. C’est la négation du rôle de l’Histoire comme facteur de civilisation. Il est pourtant important de rappeler qu’un grand nombre de sites archéologiques fouillés dans le monde sont des sites cultuels et que l’archéologie apporte une contribution déterminante à la connaissance de l’histoire de la spiritualité. La pensée religieuse contemporaine s’en nourrit, et il est d’autant plus misérable que ces destructions soient commises au nom de Dieu.

Le second motif est mercantile: la vente d’antiquités est en effet un autre motif de destruction. Le trafic illicite de biens culturels – contre lequel de nouveaux moyens de lutte ont été mis en œuvre durant la dernière décennie – revient dans des proportions jamais connues en provenance d’Irak, de Syrie, de Libye…

Ce phénomène est exacerbé partout où sévit la guerre. On détruit à grand renfort de publicité une statue emblématique et facile à mémoriser pour mieux exfiltrer d’autres objets vers le marché clandestin des œuvres d’art. Dans ce contexte, les professionnels de musée sont tenus à un devoir de vigilance absolu. La traçabilité des œuvres doit être vérifiée de manière extrêmement scrupuleuse. Toutefois, rien n’est possible sans la collaboration des maisons de vente et des marchands d’art qui, dans leur grande majorité, partagent nos valeurs. Il en est de même des collectionneurs, qui doivent comprendre que l’on ne bâtit plus une collection sur la misère humaine, comme on le faisait au temps des colonies. Heureusement, les mentalités évoluent. Au­jourd’hui, de grands collectionneurs soumettent leurs collections à des études de traçabilité, suivant en cela les règles de déontologie appliquées par les musées.

L’amélioration constante des moyens mis à la disposition de la recherche permet une meilleure connaissance du patrimoine du monde, désormais plus accessible à la société civile. On sait qu’il constitue un ensemble fini, non reproductible, et que toute destruction est irréversible. Il faut donc lutter avec force contre les destructions opérées par obscurantisme et cupidité. C’est le sens même du musée que d’œuvrer sans relâche à la transmission générationnelle des collections et au partage des connaissances. Nous continuerons à dénoncer les assassins de l’Histoire et à faire connaître et apprécier le patrimoine culturel et naturel. C’est la meilleure garantie de sa protection.

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