l’avis de l’expert

Rebellion au Yémen, ingérence saoudienne: l’histoire se répète dans la péninsule Arabique

Les opérations militaires au Yémen ne sont pas uniquement le fait d’un conflit entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Pour bien comprendre les intérêts et les ressentiments en jeu, il faut examiner les relations tumultueuses entre le Yémen et sa grande voisine saoudienne

Yémen et Arabie saoudite, une histoire d’ingérence

Les événements du Yémen ne constituent pas uniquement une guerre par procuration entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Les révoltes arabes de 2011n’ont pas d’effet déterminant. L’impact des négociations nucléaires en cours est minime. Ce sont certes des éléments constitutifs, mais nullement exclusifs. La réalité est plus complexe.

Le Yémen était l’Arabie heureuse des Romains. Des musulmans persécutés s’établirent dans ses montagnes au IXe siècle. Ils fondèrent une dynastie basée sur une dissidence du chiisme (zaydisme), qui dura jusqu’en 1962. Au plan dogmatique, ils sont plus proches des sunnites que des chiites duodécimains d’Iran. Ils exigent toutefois que le chef de leur communauté soit un descendant du prophète Mahomet.

L’Arabie saoudite est née de l’union d’un chef bédouin et d’un réformateur religieux dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Réfugiés à Koweït, leurs descendants repartirent à la conquête de la péninsule dès 1902. Ils prirent le Hedjaz, avec La Mecque et Djeddah, en 1924, alors que les Hachémites se battaient au Moyen-Orient aux côtés des Anglais. Le royaume fut officiellement fondé à l’automne 1932.

Peu de temps après, le roi Abdel Aziz lança ses troupes à l’assaut du Yémen. La résistance y fut acharnée. Une première colonne, à l’est, fut arrêtée par le désert du Rub al-Khali, un des plus inhospitaliers au monde. Au centre, l’offensive conduite par le roi lui-même fut bloquée dans les montagnes. A l’ouest, les troupes du futur roi Fayçal descendirent la plaine de Tihama ­longeant la mer Rouge, jusqu’à Hodeïda, un port marchand important pour la région. Les Anglais s’en émurent. Ils forcèrent les belligérants à signer un traité de paix, à Taif en 1934. L’Arabie saoudite s’appropria au passage trois nouvelles provinces, pour sceller ses limites actuelles. Ces faits demeurent dans certaines consciences irrédentistes yéménites.

Le roi du Yémen Yahya boucla dès lors les frontières du Yémen. Son fils et successeur, Ahmed, continua cette politique d’isolement. Il autorisa néanmoins la construction, par la Chine, de l’unique route qui reliait Sanaa au reste du pays et invita quelques conseillers égyptiens pour réformer l’administration et l’armée. A sa mort, la république fut proclamée. Toutefois, son successeur, imam Al-Badr, parvint à s’enfuir, à se réfugier dans les montagnes et à obtenir l’allégeance des tribus zaydites.

Une guerre civile de sept ans s’ensuivit (1962-1969). L’Arabie saoudite intervint directement dans le conflit, surtout financièrement. Elle combattait le nationalisme arabe d’Abdel Nasser. Les rois Saoud, puis Fayçal se rangèrent aux côtés d’Al-Badr. Le shah d’Iran les aida en sous-main. Le bilan fut lourd. On articule le chiffre de 200 000 morts dont près de 30 000 Egyptiens et un millier de Saoudiens. La défaite, en juin 1967 contre Israël, rendit l’armée égyptienne inopérante au Yémen.

Le danger nationaliste fut remplacé par la menace communiste. Après le départ mouvementé des Britanniques d’Aden, en l967, le pouvoir revint à un front de libération marxiste. La République populaire et démocratique du Yémen soutint ouvertement la rébellion qui avait éclaté au Dhofar, province du sultanat d’Oman. La Chine, l’Union soviétique et la République démocratique allemande (RDA) fournissaient armes et entraînement aux rebelles. L’Angleterre et l’Iran impérial appuyaient le sultan nouvellement intronisé. L’Arabie saoudite se joignit aux opérations. De sérieuses escarmouches eurent lieu sur la frontière. La rébellion fut matée dans les années 1972-1974.

L’alerte suivante fut religieuse. En novembre 1979, portés par la vague islamique révolutionnaire, des terroristes prirent en otage des pèlerins dans l’enceinte sacrée de La Mecque. Sans preuve, les chiites furent accusés. L’imam Khomeiny déclara au contraire que le complot était américain. La conspiration apparaît maintenant comme le fait des précurseurs d’Al-Qaida.

Le mouvement houthi, créé en 1992, prit forme de rébellion armée dès 2004, autour de la ville de Saada, aux confins de l’Arabie saoudite. Le roi Abdallah dépêcha, en 2009 déjà, des troupes, pour prêter main-forte au président Ali Abdallah Saleh. L’expédition tourna court, avec des pertes humaines assez sérieuses.

Le Yémen fut touché par le mouvement des révoltes arabes en 2011. La répression fut sanglante. Les pétromonarchies du Golfe, sur instigation américaine, soumirent un plan de sortie de crise, adoubé par le Conseil de sécurité des Nations unies. Le pouvoir fut transféré, à l’automne 2012, à Abd Rabbo Mansour Hadi, au détriment de Saleh, pour lequel les Saoudiens étaient intervenus militairement trois ans plus tôt.

La stabilité n’en est pas revenue pour autant. La situation économique est calamiteuse. Selon l’ONU, plus de la moitié de la population est mal ou sous-nourrie. Al-Qaida est établi au centre et à l’est du pays et les velléités indépendantistes vont croissant au sud. La révolte des Houthis se renforce. Ses combattants occupent Sanaa en janvier 2015, puis, de connivence avec des partisans de Saleh, marchent vers Aden, où le président légitime s’est réfugié, avant de fuir à Ryad. Le 27 mars, l’Arabie saoudite monte une coalition d’une dizaine d’Etats. Elle envoie précipitamment son aviation bombarder des positions rebelles, sans blanc-seing du Conseil de sécurité. Une nouvelle étape très incertaine s’ouvre.

L’histoire plus que millénaire du Yémen montre que les tribus zaydites des montagnes septentrionales n’ont jamais été soumises à une quelconque puissance extérieure. Moins que centenaire, l’histoire de l’Arabie saoudite enregistre de nombreuses interventions au Yémen, pour des raisons de sécurité intérieure et à cause de l’importance géostratégique du détroit de Bab el-Mandeb, sur la route entre la Méditerranée et l’océan Indien à travers le canal de Suez. Les conflits passés furent menés avec ou contre des chiites, contre ou avec l’Iran, et toujours sous le patronage des Etats-Unis.

Les objectifs stratégiques de l’attaque actuelle sont peu clairs. Il s’agirait d’arrêter l’avance des révolutionnaires pour permettre le retour du président Hadi, démocratiquement élu. Les seuls bombardements aériens ne suffiront pas. L’envoi de troupes au sol ne serait pas exclu. Si elle prend corps, la force d’intervention décidée par la Ligue arabe exigera des mois avant d’être opérationnelle. Le roi saoudien Salman pourrait donc se trouver en face, surtout, d’ennemis. Il risque gros. Les Houtis chiites et Al-Qaida (sunnite) veulent s’annihiler mutuellement, mais nourrissent une haine viscérale commune contre les Saoudiens et les Américains. La population montre une hostilité assez générale, après l’expulsion du royaume, au printemps 2013, de dizaines de milliers de travailleurs yéménites. Enfin, les partisans de l’ex-président Saleh ne pardonnent pas sa mise à l’écart du pouvoir. Saleh est un politicien retors, alors que les Saoudiens ne peuvent s’appuyer que sur le personnage falot de Hadi.

Le conflit pourrait bien s’enliser, même si Saleh appelle à de nouvelles élections. Une faible lueur d’espoir réside dans une possible médiation du sultanat d’Oman qui, ni sunnite, ni chiite, mais ibadite, ne s’est pas joint à la coalition.

Depuis plus de mille ans, les tribus zaydites des montagnes du nord n’ont jamais été soumises à une puissance extérieure

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