Changsha est célèbre en Chine pour sa viande de chien, ses spécialités de «tofu puant», son grand lettré Zeng Guofan (1811-1872), et pour être la capitale de la province qui a vu naître Mao Zedong. Le chef-lieu du Hunan, dans le centre du pays, pourrait toutefois bientôt connaître une nouvelle renommée internationale grâce au professeur Lu Guangxiu, champion du clonage humain. Cette femme de 64 ans a mis au point une technique qui la place aux avant-postes de la recherche mondiale dans ce domaine ultrasensible de l'expérimentation scientifique. Ces dernières années, elle est parvenue à cloner 90 embryons humains. Un record.

Dans les faubourgs de Changsha, la clinique de procréation assistée du professeur Lu se cache derrière une enfilade de maisons de thé, à l'abri d'une façade décrépite, 88, rue Xiangya. Un domaine sur lequel elle règne. Dans la rue, elle ne fait pas trois pas avant qu'un couple de jeunes paysans s'interpose. La femme s'effondre, en pleurs. Le mari la supplie de leur accorder un rendez-vous personnel. Lu Guangxiu écoute, son assistant prend note: «Demain, 10 heures.»

Dans la rue Xiangya tout le monde se retourne au passage de «Songzi niangniang», la déesse de la fécondité, comme on surnomme le professeur Lu. En Chine, elle est une pionnière: en 1981, elle créait la première banque de sperme; en 1983, elle réussissait la première procréation assistée; en 1988, le premier bébé-éprouvette. Depuis, on vient des quatre coins du pays pour la consulter. Plus qu'ailleurs, l'infertilité – qui touche 10% des couples – est vécue comme un drame. Qui s'occupera des mânes des ancêtres s'il n'y a pas de descendance? L'an dernier, 20 000 personnes ont visité sa clinique et 600 fécondations in vitro ont été réalisées. La spécialité de Lu Guangxiu, c'est d'abord d'offrir la vie. Le logo de la clinique Xiangya montre des enfants ailés qui s'échappent d'une éprouvette. Son slogan: «Nous vous offrons des petits anges en bonne santé!» Une sainte, Mme Lu. Tout le monde vous le dira à Changsha. Alors personne ne trouve à redire quand on évoque sa nouvelle passion: le clonage humain.

Le bureau du professeur Lu ressemble à une serre. Il y a des plantes vertes partout. Des cadeaux. Elle écarte deux pots de fleurs, s'assied comme une bonne élève, impatiente. Ce n'est que la seconde fois qu'elle reçoit un journaliste étranger. Durant des années, elle a travaillé dans l'ombre. A présent, elle veut parler du clonage. «Ce n'est pas pour la gloire. J'espère seulement procéder à des échanges avec d'autres scientifiques en Europe.»

Comme toute expérience médicale qui se respecte, celle-ci débute avec des souris. Nous sommes en 1994. Deux ans plus tard, l'équipe du professeur Lu clone ses premiers embryons de petits rongeurs. La technique s'améliore et, de fil en aiguille, elle applique sa méthode à l'homme. En 1999, elle parvient pour la première fois à cloner un embryon humain. Elle en a créé 90 en tout.

Voici comment cela fonctionne: on prélève un ovule dont on remplace le noyau par une cellule somatique qui provient de l'individu à copier. On provoque ensuite une décharge électrique qui fusionne l'ovule et son nouveau noyau. La cellule ainsi obtenue commence alors à se diviser pour former un embryon. Ça, grosso modo, c'est la méthode Dolly. Le «truc» de Lu Guangxiu consiste à enlever le noyau de l'ovule non pas avant de le faire fusionner avec la cellule somatique mais après la fusion. Le taux de réussite est plus élevé. Selon le Wall Street Journal (6 mars 2002) la clinique Xiangya aurait deux ans d'avance sur ses concurrents.

Les 90 clones du professeur Lu en sont restés pour la plupart à une division, ne dépassant pas les huit cellules. Seuls «cinq à six» se sont développés jusqu'à cinq jours, ce qui est le maximum en dehors de l'utérus. On parle alors de «blastocyte». Arrivé à ce stade, il y a deux possibilités: soit on implante l'embryon dans l'utérus à des fins de clonage reproductif. Ce procédé, théorique, est interdit ou en voie de l'être dans la plupart des pays, Chine y compris. Soit on prélève des cellules souches de l'embryon qui est ensuite détruit. La lignée de ces cellules souches doit permettre de produire n'importe quel organe (cœur, foie, rein, etc.) et ainsi fournir des «pièces de rechange» aux patients. C'est ce qu'on appelle le clonage thérapeutique. Celui-ci, espèrent les chercheurs, pourra soigner des maladies comme le diabète, Alzheimer ou Parkinson. En Europe, le débat fait rage pour savoir s'il faut ou non l'interdire. En Chine, le pouvoir a tranché: il soutient la recherche. La clinique Xiangya a reçu 6 millions de yuans des autorités provinciales pour le clonage.

«Il existe en Chine une loi et des règlements très stricts interdisant le clonage à but reproductif, explique le professeur Lu. En plus, sur le plan personnel, j'y suis opposée. La reproduction non sexuée mènerait à l'extinction de l'espèce. Les sciences doivent être au service de l'homme et non l'inverse. Notre objectif est de produire des lignées de cellules souches qui permettront de résoudre le problème des rejets de greffes d'organes.» Et le débat éthique? La Chine s'est beaucoup inspirée des règles européennes, affirme le professeur: chaque hôpital doit impérativement fonder un comité d'éthique. «Nous voulons échanger nos idées avec l'étranger. Mais il faut respecter la situation chinoise, notre culture confucianiste. Le sexe de l'enfant compte peu pour un Européen. Mais c'est important pour les Chinois. Nous essayons de surmonter ce problème.»

Qu'est-il advenu des «cinq ou six» blastocytes de la clinique Xiangya? «Nous avons procédé à de nombreuses analyses comme la vérification des empreintes génétiques du donneur. Deux d'entre eux ont servi à établir une lignée de cellules souches. Un échec. Aucun n'a été congelé ou détruit.» Lu Guangxiu réserve la primeur de ses résultats pour une grande revue scientifique internationale. A deux reprises, le jury de cette revue – dont elle tait le nom – a demandé des modifications. «Notre principal problème est la rédaction en anglais. Moi, j'avais appris le russe comme tout le monde à la fin des années 1950.»

Seul 5% des 90 embryons humains jusqu'ici clonés par le professeur Lu ont atteint le stade «blastocyte». C'est peu. Mais même pour les bovins, l'espèce animale la mieux maîtrisée dans ce domaine, le taux ne dépasse pas les 35%, expliquait récemment le généticien français Axel Kahn au magazine L'Express. «Nous sommes en train d'étudier de nouveaux moyens pour augmenter ce taux, explique Lu Guangxiu.» Elle pense qu'il faudra encore plusieurs années avant de parvenir à produire une ligne de cellules souches.

En Europe, trouver des donneurs est un casse-tête. Pour Lu Guangxiu, c'est un jeu d'enfant: environ 20% des femmes qui viennent la voir pour un traitement contre l'infertilité acceptent de signer un document l'autorisant à utiliser les ovules surnuméraires pour ses recherches sur le clonage. «Les donneuses savent parfaitement à quoi vont servir leurs ovules, affirme le professeur Lu. Nous les avons prévenues.» Certaines femmes auraient même écrit pour demander à cloner leur enfant. Restent les donneurs. Qui sont-ils? «Les mêmes, poursuit Lu Guangxiu. L'accord vaut pour l'ovule et les cellules de cumulus qui entourent l'ovule. Si nous réussissons à en tirer une lignée de cellules souches, celle-ci appartiendra à la donneuse.»

Dans la salle d'attente, jeunes couples et femmes seules patientent. La consultation coûte entre 2 et 50 yuans suivant le spécialiste; une fécondation in vitro 15 000 yuans (1 franc suisse équivaut 6 yuans). Une fortune que même les paysans sont prêts à débourser en empruntant à gauche et à droite. «Notre clinique n'est pas réservée qu'aux riches», commente Lu Guanxiu qui déboule au pas de charge sous les regards impressionnés. Où qu'il passe le professeur Lu entraîne une grappe d'étudiants qui la presse de questions. Une centaine de chercheurs travaillent sous ses ordres dont trente sur les lignes de cellules souches.

Un sas de désinfection mène vers l'antre de Xiangya, la section clonage. Là, le matériel est ultramoderne: la machine à cloner (servant à produire la décharge électrique) a été acquise l'an dernier pour 40 000 dollars. «Nous avons marchandé. Avant, nous avions un appareil chinois, peu performant.» Microscope japonais, armoire de stockage, bureau, tout est neuf. Lu Guangxiu ouvre la porte d'une espèce de grand frigo qui maintient la température à 36,7 degrés. Cinq petites soucoupes bleues y sont entreposées: «Voilà, ce sont les embryons clonés!» Dans le sillage du professeur Lu, un homme filiforme suit, muet comme une carpe. C'est Lu Changfu, 37 ans, huit ans de clonage et principal exécutant du programme.

Inconnue à l'étranger, Lu Guangxiu n'en est pas moins célébrée par Pékin qui veut s'imposer comme une nouvelle puissance scientifique. Aux côtés du réalisateur Zhang Yimou, le professeur Lu siège à la Commission consultative politique du peuple chinois, une assemblée honorifique de 2000 personnalités cooptée par le Parti communiste. Dans un récent article, le Quotidien du peuple la présentait comme l'une des «dix femmes les plus éminentes de Chine», capable de «révolutionner» la médecine.

Lu Guangxiu n'ignore pas ce qui se fait à l'étranger. Au début des années 1990, elle a visité plusieurs instituts de recherche aux Etats-Unis et en Europe. Son fils, également médecin, vit au Kansas. Mais ces dernières années, elle était trop occupée pour voyager. Elle n'a de contacts qu'avec des hôpitaux de Hongkong et Singapour pour le traitement de l'infertilité. Comment s'y prendra-t-elle pour garder son avance? «Nous avons la supériorité des ressources humaines. Je travaille jour et nuit, y compris les week-ends. C'est pareil pour mes élèves. Certains n'ont pas pris de vacances depuis trois ans.»

«Le clonage n'est pas une idée importée, explique encore Lu Guangxiu. Dans les années 1960, un docteur du nom de Tong Dizhou avait déjà réalisé des expérimentations de clonage avec des poissons et des grenouilles. La Révolution culturelle a tout détruit. Ce n'est qu'au début des années 1980 que les scientifiques chinois ont pu à nouveau se lancer dans la course. Les Occidentaux sont plus forts en création. Mais les Chinois ont les mains habiles.» A l'entrée de la clinique Xiangya, deux grandes affiches détaillent les crimes de treize condamnés à mort. Ils viennent d'être exécutés comme en témoigne une marque rouge qui accompagne les noms. Etrange façon de rappeler à ceux qui veulent absolument la vie que celle-ci demeure bien fragile.

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