C’est un énorme paradoxe. Le réchauffement de la terre est désormais palpable et les scientifiques semblent convenir que l’objectif de le contenir à deux degrés d’ici à la fin du siècle est déjà hors d’atteinte. Les écologistes, qui avaient tiré le signal d’alarme il y a plus de trente ans, avaient raison. Et pourtant, ils piétinent ou reculent électoralement un peu partout. Manifestement ils avaient eu raison avant tout le monde, mais ils ont aussi eu tort. Et ils continuent d’avoir tort lorsqu’ils affirment que la lutte contre le réchauffement est la priorité absolue.

Que ce soit bien clair: le réchauffement est une catastrophe. D’innombrables zones, parfois très peuplées, risquent d’être submergées. Partout les cultures agricoles actuelles vont être remises en cause. La faune et la flore vont être radicalement modifiées et certaines espèces végétales et animales vont sans doute disparaître. Tout ceci aurait pu être évité, tout au moins minoré, si l’on avait réagi il y a trente ans. Plus le temps passe, plus il sera difficile de réduire l’ampleur de la catastrophe à venir.

Décalage de perception

Comment se fait-il donc que les écologistes aient échoué alors qu’aujourd’hui une très forte majorité est convaincue de la réalité du phénomène, même aux Etats-Unis? Un bon moyen de le comprendre est de regarder ce que pensent les gens de l’urgence du problème. Par exemple, tous les six mois un sondage demande aux citoyens de tous les pays de l’Union européenne d’indiquer quelles sont leurs deux préoccupations majeures du moment. Le dernier sondage Eurobaromètre (printemps 2018) fait bien apparaître que le changement climatique est une préoccupation majeure, puisqu’il est cité par 11% des sondés. Mais il n’apparaît qu’à la sixième place derrière, dans l’ordre, l’immigration (38%), le terrorisme (29%), la situation économique (18%), l’état des finances publiques (17%) et le chômage (14%). Depuis 2010, le changement climatique oscille entre la sixième et la septième place, même si le nombre de sondés qui le citent est passé de 5 à 11%. L’opinion est similaire en Suisse selon un sondage SSR-LINK de novembre dernier. Autrement dit, le réchauffement climatique est largement reconnu comme un problème très important, mais pas de la plus haute importance. Lors de sa démission de ministre en France, Nicolas Hulot l’a qualifié de «pire défi que l’humanité a jamais rencontré». C’est ce décalage qui affaiblit les écologistes.

Combien sommes-nous prêts à payer?

Si le réchauffement climatique est un sujet important parmi d’autres, parler d’urgence absolue ne peut pas être la bonne approche. Pire même, lutter contre le réchauffement climatique requiert l’adoption de méthodes de production plus coûteuses que celles qui existent ou l’abandon de produits qui sont choisis parce qu’ils sont pratiques ou économiques, par exemple les déplacements au moyen de voitures qui fonctionnent au diesel. Dans la plupart des cas, les solutions sont coûteuses et impliquent une baisse du pouvoir d’achat. Pour la plupart des gens, il s’agit de décider combien ils sont prêts à payer pour contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique, que ce soit sous la forme de prix plus élevés, de taxes ou de changement de comportement. Une majorité de gens sont disposés à verser leur écot, mais pas tout ce que les écologistes proposent au nom de l’urgence absolue.

Dès lors la notion même de parti politique entièrement dédié à l’écologie fait problème puisque cela revient à ignorer les autres préoccupations, changeantes, de l’opinion publique. Les écologistes doivent aussi savoir ce qu’ils veulent. Si le réchauffement climatique est une urgence absolue, pourquoi s’opposer à l’énergie nucléaire et aux éoliennes, qui produisent de l’énergie sans impact sensible sur les émissions dangereuses? Au fond, les écologistes forment un lobby dédié à une cause particulière, comme les autres lobbies. Ils ont réussi à convaincre une large majorité de gens sur toute la planète, ce qui est un succès considérable, unique peut-être. Ils gagneront encore en influence en faisant des propositions qui reconnaissent que tout ne peut pas être soumis à la lutte contre le réchauffement climatique.


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