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Le président polonais, Andrzej Duda, a promulgué la loi controversée sur la Shoah le 6 février 2018.
© Dawid Zuchowicz/Agencja Gazeta/Reuters

IL ÉTAIT UNE FOIS

A la recherche de l’innocence

OPINION. Une nation se doit d’être blanchie pour pouvoir participer à l’œuvre collective de la communauté internationale, estime notre chroniqueuse Joëlle Kuntz

Une loi russe de 2014 interdit de rappeler que l’URSS a été l’alliée de l’Allemagne nazie de 1939 à 1941. Moscou se défile ainsi de toute responsabilité pour les deux années qui ont commencé la destruction politique et humaine de l’espace est-européen compris entre Berlin et Moscou.

Une clause secrète de l’alliance germano-soviétique était le partage de la Pologne. La plupart des Ukrainiens de Pologne tombaient sous la coupe soviétique et la plupart des Polonais sous celle des nazis. La Volhynie, avec ses 350 000 Polonais, échoyait à l’Ukraine soviétique, devenue allemande après l’invasion de 1941. Espérant que les nazis leur feraient un Etat indépendant, les nationalistes ukrainiens ont imaginé un territoire ethniquement homogène, débarrassé de ses Juifs et de ses Polonais. Les Allemands ont tué les Juifs. Entre 1943 et 1944, les factions criminelles de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) et de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) ont massacré 80 000 Polonais de Volhynie et en ont poussé plus de 100 000 à la fuite.

Lire aussi: La Pologne et la politique de l’impudeur

Tension croissante

La loi polonaise de 2018 condamne toute tentative de nier les crimes des nationalistes ukrainiens à l’encontre des Polonais entre 1925 et 1950. Ce texte, dénoncé internationalement pour ses dispositions douteuses sur la Shoah, a d’abord Kiev pour cible. Le nouveau pouvoir ukrainien a en effet commencé un processus de réhabilitation des groupes qui ont «combattu pour l’indépendance de l’Ukraine au XXe siècle», dont l’OUN et l’UPA, sous la direction de Stefan Bandera, devenu héros national. L’Ukraine ne nie pas l’atrocité des actes commis contre les Polonais mais refuse de les voir comme un «génocide», le mot employé par Varsovie. La tension entre les deux pays va croissant. Tel un ver monstrueux infiltré dans les mémoires, la Seconde Guerre mondiale continue ses ravages.

Une loi lituanienne de 2010 sanctionne de prison la négation ou la minimisation des crimes nazis et soviétiques contre l’humanité, égalisés entre eux sous le nom de génocide, qu’il s’agisse de la Shoah ou de la répression stalinienne. Vilnius, la «Jérusalem du Nord», qui fut le foyer culturel de la civilisation juive est-européenne depuis le XVIe siècle, n’a plus que 5 milliers de Juifs aujourd’hui. Une salle, une seule, rappelle l’Holocauste dans l’immense musée consacré aux crimes soviétiques abrité dans l’ancien quartier général du KGB, ex-quartier général nazi.

Idée fausse du passé

Les lois mémorielles sont des instruments de l’Etat. Comme le dit l’historien Timothy Snyder, «l’Etat affirme à ses citoyens qu’ils ont toujours été innocents et que l’histoire est une martyrologie». C’est peut-être faux mais c’est utile: les idées nationales les plus efficaces sont celles qui se font une idée fausse du passé. Dans cette Europe de l’Est traversée pendant un demi-siècle par les massacres, les humiliations, les échecs politiques, l’innocence collective est le caractère le plus recherché. Des fictions se construisent autour d’elle pour que continue à vivre la «nation» comme fondement de la légitimité politique.

Lire également: Quand la Pologne réécrit l’histoire de l’Holocauste

Une nation coupable n’a pas de place dans l’ordre moral d’aujourd’hui. D’une manière ou d’une autre – par acquittement après réparation (l’Allemagne), par disculpation (l’Autriche) ou par déversement du blâme sur d’autres («Vichy n’est pas la France», disait De Gaulle) – la nation se doit d’être blanchie pour pouvoir participer à l’œuvre collective de la communauté internationale. Aussi choquantes qu’elles soient pour la vérité historique, les lois mémorielles en Europe de l’Est sont une manifestation démesurée, outrancière, du désir national. Elles concentrent la vue sur la défense de l’Etat aux dépens de la société, plus complexe. L’histoire juive s’en trouve séparée. La faute a été écrasée sous le temps soviétique. Donc plus de faute. Personne en tout cas à vouloir porter le chapeau.

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