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La recherche publique en matière d’OGM n’est ni dévoyée ni occulte

François Houllier, président-directeur général de l’INRA, l’Institut national (français) de la recherche agronomique, constate les dommages causés par l’étude choc qui dénonce les risques de tumeur dus à la consommation de maïs transgénique. Sans juger du contenu, il défend l’utilité et la probité scientifique de la recherche publique en France

Dans le dossier OGM, la recherche publique aurait été aux abonnés absents, obligeant Gilles-Eric Séralini à conduire une étude secrète afin de démontrer que la consommation du maïs NK603 de la firme Monsanto, génétiquement modifié pour tolérer l’herbicide Roundup, provoque chez les rats des tumeurs mammaires et des troubles organiques des reins et du foie conduisant fatalement à une mortalité accrue.

Quelques jours auront pourtant suffi à la communauté scientifique française et internationale, aux médias les plus éclairés et aux réseaux sociaux pour révéler les ambiguïtés de ces travaux. Leur fiabilité et les conséquences qu’il convient éventuellement d’en tirer sont en cours d’évaluation par l’Agence nationale de sécurité sanitaire à la demande du gouvernement, et par l’Autorité européenne de sécurité des aliments à la demande de la Commission européenne. La conclusion choc sur le caractère de poison des OGM sera-t-elle confirmée au terme de ces analyses? Nous le saurons rapidement dans le cas particulier du maïs NK603.

Quelques jours auront aussi permis de prendre la mesure de l’opération médiatique ainsi mise en œuvre, car c’est bien de cela qu’il s’agit: exclusivité des conclusions de l’étude à un seul média, promotion parallèle de livres et de films développant des thèses basées sur des résultats n’ayant pu être soumis à aucune critique scientifique préalable. Une telle campagne est-elle conforme aux bonnes pratiques de traitement des publications scientifiques? La communauté scientifique s’en étonne, la revue internationale Nature s’en est même émue.

Le poison de la peur et du doute est ainsi instillé. La peur chez les consommateurs: l’impact de cette étude, même si ses conclusions ne sont pas encore validées, s’est traduit dans un récent sondage selon lequel huit Français sur dix s’inquiètent de la présence éventuelle d’OGM dans leur alimentation. Le doute, aussi, vis-à-vis de la recherche publique qui ne remplirait pas sa fonction, voire qui ignorerait volontairement ce sujet du fait de ses relations avec les firmes de l’agrochimie. Ainsi, ceux qui critiquent cette étude seraient désormais a priori suspectés de conflits d’intérêts ou de collusion avec ces firmes et de surcroît coupables d’abandon de citoyens consommateurs en danger. L’effet est immédiat: une défiance accrue envers «le système» dans son ensemble.

Le mal est donc fait. Il est injuste, mais pas irréparable. Quelques exemples, connus de ceux qui interpellent l’Etat et les organismes de recherche à propos de leur prétendue inertie, montrent que des recherches publiques sont pourtant conduites sur les OGM, dans des conditions souvent difficiles, du fait même d’actions militantes qui visent à empêcher tout travail expérimental en milieu réel, ce qui est pourtant nécessaire pour apporter des réponses fondées aux interrogations légitimes de nos concitoyens.

Premier exemple, les OGM et leurs impacts sur l’environnement. En Alsace, dans le cadre d’un programme de lutte contre le court-noué, une maladie qui ravage le vignoble mondial, l’INRA a souhaité explorer une piste scientifique, parmi plusieurs autres également suivies, de lutte contre cette maladie tout en étudiant son impact environnemental possible: tester des porte-greffes de vignes génétiquement modifiés pour résister au virus transmis par de minuscules vers du sol. Malgré un dialogue accru avec la filière viticole, les ONG environnementales, les associations de consommateurs et les collectivités, dialogue qui a permis de préciser les modalités de l’expérimentation, l’essai a été définitivement détruit en août 2010 par des faucheurs volontaires. Alors même qu’il ne poursuivait aucune finalité commerciale et qu’il était financé par le seul argent public.

Second exemple, celui de la toxicité possible d’un autre maïs OGM développé par Monsanto: le Mon810, sous le coup d’un moratoire de mise en culture en France. Le 28 novembre 2011, le Conseil d’Etat (la juridiction administrative suprême en France, ndlr) a, dans la foulée de la Cour de justice européenne, donné raison à Monsanto contre l’Etat français et annulé les arrêtés qui en interdisaient la culture sur le territoire national, «faute d’avoir apporté la preuve de l’existence d’un niveau de risque particulièrement élevé pour la santé ou l’environnement». Le 16 mars 2012, la France a pris un nouvel arrêté d’interdiction de mise en culture, après avoir notifié à la Commission européenne ses arguments et lui avoir demandé une réévaluation. C’est dans ce cadre que la Commission européenne a lancé un appel d’offres de recherche sur la toxicité de ce maïs génétiquement modifié pour résister à certains de ses ravageurs, et plus généralement sur l’évaluation de l’ensemble des impacts de cet OGM. Avec d’autres partenaires européens, l’INRA a été sélectionné pour conduire ce projet dont les résultats seront disponibles dans trois ans. Ce projet n’est d’ailleurs pas le premier, d’autres études ayant déjà eu lieu sur le même sujet de la toxicité alimentaire des OGM. Ce nouveau projet de recherche, plus complet et utilisant des méthodes plus récentes, viendra utilement compléter ces premiers résultats et permettra, on peut le souhaiter, d’apporter une réponse à la question posée.

Que retenir de cet épisode? Au final, les travaux de monsieur Séralini satisfont ceux qui veulent y croire mais ne répondent probablement pas aux critères permettant d’en tirer des conclusions scientifiques solides. Dans le même temps, la recherche publique continue de conduire à bas bruit médiatique et dans des conditions de plus en plus difficiles des travaux de recherche sur les questions ­posées par les OGM. Ces recherches conduites sur financement public sont d’autant plus nécessaires qu’il faut entretenir une expertise scientifique de haut niveau et indépendante des intérêts particuliers sur toutes ces questions sensibles. Demander à la recherche publique, et pourquoi pas à l’INRA, de s’impliquer plus encore qu’elle ne le fait déjà nécessite des moyens qui se sont taris (pourquoi financer des recherches sur des sujets que l’opinion publique rejette a priori et que certains détruisent?) et une confiance collective dans l’impartialité de ses résultats. Avec cette publication et l’onde de choc qui en découle, on ne peut que souhaiter que les moyens nécessaires à des recherches en amont de l’élaboration et du contrôle des procédures d’évaluation et d’homologation conduites par les agences dédiées réapparaissent.

Pour ce qui est de renouer avec la confiance, rappelons-nous que c’est souvent la recherche publique qui tire la sonnette d’alarme, comme le fit par exemple récemment l’INRA à propos de la mortalité des abeilles ou des dangers du perturbateur endocrinien qu’est le Bisphénol A. C’est sur la base de ces résultats scientifiques que les agences d’évaluation des risques ont été saisies et que des mesures ont été ou seront, ensuite, prises par les autorités compétentes. C’est bien sûr dans cette voie qu’il faut poursuivre, mais notre société doit sortir de sa schizophrénie pour permettre à la recherche publique de poursuivre ses travaux selon des protocoles incontestables, sans être en permanence soupçonnée du pire et, dans certains cas, voir ses essais détruits.

L’immobilisme de la recherche publique n’est donc pas de mise sur des sujets qui préoccupent autant les Français. Cet épisode aura au moins été l’occasion de le rappeler et de réfléchir aux conditions à remplir pour vraiment y parvenir.

Le poison de la peur et du doute est à présent instillé. Peur chez le consommateur. Doute vis-à-vis de la recherche publique

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