Editorial

Quel récit opposer au terrorisme?

La presse, comme tout le reste de la société, fait l’expérience de réfléchir à la manière de vivre et de travailler en temps de conflit. Dans les rédactions, les usages doivent être régulièrement revus à l’aune des événements

Le traitement des conflits comme des attentats par la presse fait débat depuis que la guerre existe. Cette semaine, des rédactions en France, dont Le Monde en fer de lance, ont décidé de ne plus publier de photos des terroristes. Dans un moment où il s’agit d’éradiquer l’islamisme radical et son bras armé, il faut aussi éviter de faire passer pour des héros des tueurs sanguinaires. A la fois parce qu’il convient de donner plus de considération aux victimes qu’aux bourreaux, mais aussi parce que, dans une ère où des déséquilibrés cherchent un sens à leur vie, il ne faut pas leur montrer des parcours susceptibles de les influencer.

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Ce faisant, la presse, comme tout le reste de la société, fait l’expérience de réfléchir à la manière de vivre et de travailler en temps de conflit. Dans les rédactions, les usages doivent être régulièrement revus à l’aune des événements. Quand les tueries se succèdent à un rythme effréné, peut-on encore parler de «vague d’attentats» dans les journaux, alors que le gouvernement français lui-même a annoncé que le pays était en guerre? Comment distinguer un déséquilibré au volant d’un camion d’un fanatique équipé d’une ceinture d’explosifs? A l’ère du terrorisme globalisé, faut-il encore prendre le soin de trier les faux croyants des vrais paumés?

Rapporter les faits avec exactitude n’a pourtant jamais été aussi important. Ce travail mérite toute l’attention des journalistes et le soutien de la population à leur égard. La profession est parfois mal aimée, souvent accusée de pencher trop d’un côté ou de l’autre, d’être trop angélique ou au contraire de souffler sur les braises. Elle reste pourtant garante de la démocratie. Et en ces temps troublés, c’est bien cette dernière que visent les terroristes. L’enjeu nous concerne tous.

Car le fracas de la guerre qui paraissait si lointain résonne désormais jusqu’ici. Parce que le terrorisme islamiste a aussi fait des victimes suisses, à Ouagadougou ou à Nice, notre insouciance s’est peu à peu envolée ces derniers mois. Chacun sait que la menace existe et adapte déjà ses déplacements, tout en espérant qu’après l’alerte à Genève en décembre dernier rien ne se passera ici. La situation de la Suisse n’a certes rien à voir avec celle des pays voisins. Mais l’époque a radicalement changé de tonalité. Il s’agit d’en être un acteur. Tous, nous passons à titre individuel par des phases totalement opposées dans notre consommation d’information. Parfois, nous souhaitons échapper à l’avalanche de mauvaises nouvelles, mais, lors d’événements dramatiques, nous nous retrouvons collés aux écrans des chaînes TV d’info en continu ou aux fils des réseaux sociaux. Pour notre part, nous souhaitons vous informer et donner des clefs pour comprendre sur une séquence plus longue qu’un flash ou un tweet.

A cause de ce conflit plus vicieux qu’aucun autre, des questions inédites émergent. L’appartenance à une communauté et l’attachement à des valeurs communes dans les sociétés européennes tombaient sous le sens avant les attentats de masse. Alors que nous voyons des pays proches soumis à de fortes tensions à ce sujet, il s’agit d’opposer au récit des terroristes celui de la démocratie et d’une vie politique apaisée. En Suisse, en ce week-end de Fête nationale, comme ailleurs.

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