Il était une fois

La réconciliation

Mandela libéré, ce n’était pas encore la paix en Afrique du Sud. Mandela président, ce n’était pas encore la réconciliation. Il a fallu faire jouer au rugby

Il était une fois

Nelson Mandela, chef de guerre, chef d’une lutte menée par les armes, les grèves et l’engagement de toute une société briguant ses droits, a imaginé le moment où l’union entre les Noirs et les Blancs d’Afrique du Sud deviendrait possible. Il entrevoyait le surgissement de l’unité du tréfonds des âges de l’expérience humaine. En marxiste hégélien, il pensait la révolution comme une réconciliation, le retour à un ordre ancien d’avant les divisions et la tyrannie. Réconcilier signifie, en latin, «remettre en état»: ce qui s’oppose a été une fois uni. Il fallait en retrouver l’inspiration en deçà du présent, dans l’histoire des hommes. S’il avait lui-même résisté pendant ses longues années d’emprisonnement, c’est que, dans son esprit, les passions de la division pouvaient avoir une fin.

Connaissait-il la réconciliation franco-allemande? Le chancelier Adenauer, le plus antigaulliste des dirigeants allemands, avait été invité dans la demeure privée du Général, à Colombey-les-deux-Eglises. La maîtresse de maison, Yvonne de Gaulle, avait désapprouvé: «En tout cas, on ne change rien au menu. On mangera dans la vaisselle de tous les jours. Il sera reçu comme monsieur n’importe qui, avec le menu de famille et le vin de Bordeaux habituels.» De ses deux jours de tête-à-tête, Adenauer était sorti ému jusqu’aux larmes: «Vous m’avez traité comme si j’étais de la maison.» Lui-même avait trouvé en de Gaulle «un tout autre homme que ce que j’avais craint», en harmonie avec lui sur les réalités du moment.

Mandela a-t-il su, au fond de sa prison, la réconciliation israélo-égyptienne? Anouar el-Sadate avait fait savoir à Menahem Begin, par l’entremise du président roumain Ceausescu, qu’il désirait la paix avec Israël. Begin avait accepté l’offre. Les pourparlers secrets avaient abouti au fabuleux voyage de Sadate à Jérusalem, puis au traité de Camp David, sous le parrainage de Jimmy Carter.

Pour une réconciliation, il faut une situation, une imagination et deux partenaires. De Gaulle avait eu Adenauer. Anouar el-Sadate avait eu Menahem Begin. Mandela a eu P.W. Botha puis Frederik De Klerk, les présidents successifs de l’Afrique du Sud blanche qui manœuvrèrent pour sa libération, à contre-courant de leur camp. Ils avaient appris en 1979 la leçon de l’ayatollah Khomeiny, l’exilé auquel dix jours avaient suffi pour balayer le gouvernement du shah. En 1989, le mur de Berlin tombé et le communisme renversé, le prétexte géopolitique du maintien de l’ANC hors-la-loi était tombé.

Mandela libre, ce n’était pas encore la paix, bien au contraire. Mandela président, c’était un événement inouï pour les Noirs, mais une catastrophe pour la majorité des Blancs. Ce n’était donc pas la réconciliation. Il fallait autre chose encore, des gestes, une politique pour créer la confiance, une détermination farouche pour détrôner l’esprit de vengeance. Mandela y a pourvu avec un courage et une autorité sur les siens qui font la marque des grands hommes dont on se souvient, parce qu’ils perpétuent l’espoir du retour à l’unité et à la paix.

L’occasion de la Coupe du monde de rugby de 1995 en fut un épisode remarquable. Elle est racontée par le journaliste anglais John Carlin*, inspirateur du film de Clint Eastwood, Invictus.

Le rugby était le sport des Blancs, l’opium des Afrikaners. Les Noirs applaudissaient aux défaites des Springboks, fréquentes depuis leur exclusion des compétitions internationales. Les Blancs les en chérissaient d’autant plus. L’équipe portait leur culture, leur exclusivisme, leur légitimité. Ses matches servaient de célébration par des supporters en short et chemise kaki, avec coca brandy et saucisses au bœuf.

En 1994, tandis que se prépare l’élection présidentielle, l’ANC projette de supprimer le nom des Springboks, d’en changer la direction, les joueurs, les couleurs, et de remplacer dans les compétitions l’hymne sud-africain par le Nkosi Sikebele, le chant de la libération. Mandela est atterré. Il sermonne son parti: «Jusqu’à maintenant, le rugby a représenté l’apartheid dans le champ sportif. Mais les choses changent. Nous devons utiliser le sport pour construire la nation et promouvoir les idées qui conduisent à la stabilité et la paix.» Si le rugby a été la religion des Afrikaners, il est imprudent, dit-il, de la leur arracher, et beaucoup plus sage d’y adhérer. La réaction est froide parmi les siens, mais ils capitulent.

Mandela a déjà mis fin au boycott international des Springboks. Il leur a obtenu le privilège d’organiser la Coupe du monde. Il va maintenant tout mettre en œuvre pour favoriser leur victoire. Il s’acquiert l’amitié de leur capitaine, le jeune François Pienaar, un Afrikaner ordinaire ébloui par l’ancien bagnard. Il séduit l’équipe entière, dont il mémorise les noms et les fonctions dans le jeu. Il assiste à ses matches, habillé du costume vert et or. Il l’envoie dans les bidonvilles instruire au ballon ovale les gamins noirs médusés et conquis. Il l’invite à chanter l’hymne noir avec l’hymne blanc. «Une équipe, un pays». Et miracle, au jour de la finale, la persuasion, alliée à la chance, aboutit au sacre des Springboks contre les All Blacks de Nouvelle-Zélande, la plus redoutée des équipes internationales de rugby. Les Sud-Africains s’embrassent dans la joie d’une unité conquise sur la haine.

Le réconciliateur a maintenant quitté la vie. L’Afrique du Sud n’est pas devenue ce qu’il en espérait. Mais reste le moment d’espoir qu’il lui a donné.

Après de Gaulle, l’amitié franco-allemande est allée en se trivialisant. Sadate a été assassiné, puis Rabin. Leur inspiration demeure. Elle fait honte aux dirigeants qui en manquent, ne misant que sur la division et la guerre.

* Dans son livre Playing the Enemy, traduit en français sous le titre Invictus.

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