Technologie

La reconnaissance faciale, à manier avec une extrême prudence

EDITORIAL L’amélioration de la technologie rend toujours plus délicats le suivi et le fichage d’individus. Un débat démocratique permanent est nécessaire

Caméras toujours plus présentes, logiciels qui s’affinent, données qui gonflent de manière exponentielle: la surveillance est une pratique, et une économie, en plein boom. Durant cinq jours, nous explorons certaines des facettes de cette montée en puissance de l’observation sécuritaire, avec ces zones d’ombre.

Le premier épisode: En Chine, les caméras sont intelligentes

Elles sont plusieurs dizaines de milliers en Suisse, sans doute 30 000, peut-être nettement plus. En l’espace de quelques années, le nombre de caméras de surveillance a explosé dans le pays. Des halls de gare aux places publiques, des magasins aux écoles, ces dispositifs de plus en plus miniaturisés se multiplient. L’installation de ces condensés de technologie ne doit pas aller de soi. Au contraire, elle doit être précédée de deux interrogations essentielles.

La première, c’est celle de l’efficacité de ces dispositifs. Une caméra a-t-elle véritablement un effet dissuasif et préventif? Ne risque-t-elle pas de donner un faux sentiment de sécurité aux personnes qui sont sous sa surveillance? Pourrait-elle déplacer des activités criminelles juste à côté, là où elle ne regarde pas? Ces questions ont beau avoir apparu avec l’essor de ces dispositifs de surveillance, aucune certitude n’a pu pour l’heure être établie, ce qui demeure, en 2019, pour le moins troublant.

Anticipation de délits

La deuxième question que nous devons nous poser n’est pas liée aux caméras elles-mêmes. Mais plutôt aux technologies qui leur sont liées. Il y a quelques années, on se contentait, après qu’un délit avait été commis, de rembobiner un enregistrement pour comprendre ce qui s’était passé. Aujourd’hui, les caméras détectent des incidents en temps réel, quand elles ne permettent pas, pour certains systèmes, d’anticiper des délits via des comportements jugés suspects.

Grâce à l’ingestion et l’analyse de masses de données considérables, grâce aux progrès de l’intelligence artificielle basée sur le machine learning, les systèmes de reconnaissance faciale ont réalisé des progrès extraordinaires. Plus besoin d’opérateurs visionnant des heures d’images, les algorithmes s’en chargent avec une précision imbattable.

De Paris à Moscou

Il faut donc se préparer à un autre débat. Non sur la question de l’analyse d’incidents dans des périmètres précis, mais sur celle de la surveillance de masse. En France, dans le cadre du débat sur la loi anti-casseurs en janvier, la question de l’introduction de la reconnaissance faciale a été débattue. Moscou, qui possède plus de 167 000 caméras, va généraliser cette technologie cette année. En Chine, pays le plus avancé dans ce domaine, les citoyens sont identifiés et suivis à la trace dès qu’ils mettent un pied hors de chez eux.

Lire: En Chine, les caméras sont intelligentes

Reconnaître des visages peut permettre de détecter des mouvements de personnes identifiées comme terroristes. Cette technologie peut aussi suivre de près des opposants politiques, des représentants de minorités ethniques ou des personnes à la sexualité jugée déviante… La liste est infinie.

La reconnaissance faciale ne doit pas aller de soi. C’est une arme puissante, identifiée comme telle par les géants de la technologie, dont l’utilisation doit être débattue, questionnée, remise en question sans cesse dans nos démocraties. Sinon, le risque de voir s’évanouir de nouveaux pans de nos libertés est réel. Et, sans doute, sans retour en arrière possible.

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