Rien de tel qu’un voyage sur une frontière européenne ressuscitée par le Covid-19 pour comprendre que la marche en avant de l’UE n’est plus du tout inexorable. De Dunkerque à Mulhouse, en passant par Schengen et son musée dédié à la libre circulation des personnes et des biens, chacun des reportages publiés cette semaine par Le Temps montre combien le retour des contrôles permanents et la fermeture sine die de postes frontières aux limites de la France minent, depuis la mi-mars, l’idée d’une communauté irrémédiable entre pays souverains. Le virus, en s’attaquant à la confiance sanitaire mutuelle, a – malgré l’accueil parallèle de patients étrangers – redonné du crédit aux options nationales.

Les dirigeants des 27 Etats membres de l’Union européenne, réunis ce jeudi par visioconférence pour leur sommet de printemps, auraient donc tort de croire qu’un unique plan de relance cicatrisera la plaie économique de l’épidémie. Rappelons-le, 540 milliards d’euros ont été mis avec peine sur la table, le 9 avril, par les ministres des Finances de la zone euro.

Dépendance envers un mastodonte

Et ensuite? Le déconfinement du continent, vu l’imbrication des entreprises et de leurs «chaînes de valeur» de part et d’autre des frontières, exige d’être suivi d’un plan de redressement commun, assorti d’une liste de filières à protéger. Recherche, industrie, agriculture, finance, numérique, tourisme… Dans tous ces domaines, la bataille mondiale post-Covid-19 exigera investissements et répartitions complémentaires des tâches si l’on veut que l’avenir rime avec sécurité des approvisionnements et diminution de notre dépendance envers le mastodonte chinois.

Un nom circule pour un tel projet: «European Recovery Fund» ou Fonds de reconstruction européenne. Un montant circule aussi: plus de 1500 milliards d’euros pour cette future institution financée par l’emprunt, dont la gouvernance est évidemment le point qui fâche. L’enjeu historique exige de le concrétiser, pour que l’Union européenne et son marché unique retrouvent un socle plus solide que la seule liberté de commercer. La Suisse comme la Norvège, deux pays tiers dont les économies sont solidement arrimées à l’UE, ont aussi intérêt à voir se matérialiser un tel projet. Les frontières de l’Union, dans l’épreuve, doivent être celles d’un avenir et d’opportunités partagés pour les Européens.