«Tout ce dont nous avons besoin dans la vie, c’est de la conviction que nos affaires marchent mieux que celles du voisin.» Ce bout du dialogue d’Ulrich, l’homme sans qualité de Robert Musil, semble avoir été écrit exprès pour le ministre de l’Economie, Johann Schneider-Ammann, interrogé par Darius Rochebin après l’annonce de sa démission. Selon lui, la Suisse serait un «petit paradis», en comparaison avec son grand voisin français. Tout aussi justifiée qu’elle soit, cette autosatisfaction tranche fortement avec l’avertissement lancé jeudi matin par l’autre ministre démissionnaire, Doris Leuthard: «La pression de l’extérieur deviendra toujours plus forte, c’est ce que montrent l’actuelle guerre commerciale et la migration.»

Une Suisse isolée

De fait, le monde auquel devront s’affronter l’an prochain les deux futurs membres du gouvernement suisse risque d’être considérablement plus instable et imprévisible que celui de 2010, lorsque Johann Schneider-Ammann entrait au Conseil fédéral. A la longue crise de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) a succédé une véritable guerre commerciale, en partie à l’initiative des Etats-Unis, accompagnée d’une déstabilisation des démocraties européennes et de la décomposition du système démocratique libéral. Le multilatéralisme dont l’ONU et l’OMC semblaient être les piliers menace de s’effondrer. Nous assistons au retour de l’unilatéralisme dominé par les Etats-Unis et à une généralisation de la tentation protectionniste, avec son expression la plus radicale, le nationalisme. L’initiative «Pour l’autodétermination», sur laquelle nous voterons en novembre, n’en est qu’une des expressions. Cette évolution ne laisse de place qu’à des rapports d’Etat à Etat, voire à des accords régionaux ou entre quelques partenaires partageant les mêmes intérêts. Avec deux types de leviers: les incitations ou les contraintes. Donald Trump ayant exclu la méthode douce, il ne reste que les rapports de force.

Face aux Etats-Unis ou à la Chine, il vaut mieux avoir quelques alliés

Cette semaine, lors de l’Assemblée générale de l’ONU, le président Alain Berset s’est dit préoccupé par «ces changements qui vont de pair avec une érosion du système international fondé sur le droit». Face aux Etats-Unis ou à la Chine, il vaut dès lors mieux avoir quelques alliés pour espérer faire entendre sa voix. Mais, a constaté Doris Leuthard, «la Suisse ne fait pas partie de certaines des organisations où se prennent les décisions, ce qui place le Conseil fédéral devant des questions toujours plus complexes et nécessite toujours plus de dialogue et de coordination».

Polarisation politique

Or, les récents événements ont mis en évidence l’incapacité du gouvernement, inhérente à sa composition, à définir des stratégies sur les enjeux majeurs, comme les relations avec l’UE. Cela s’est aussi traduit par une rupture du dialogue avec des partenaires aussi indispensables que les syndicats ou le monde paysan. Comment le gouvernement peut-il espérer défendre nos intérêts dans un monde de rapports de puissance s’il n’apporte pas à ses négociateurs un solide soutien populaire, mais une opinion divisée?

Reconstruire une majorité autour d’objectifs rassembleurs, retrouver la confiance des citoyennes et citoyens, cela devrait logiquement être le premier objectif du gouvernement recomposé. Cela ne se fera pas sans une politique intérieure assurant à chacun ses conditions d’existence. Pourtant, la polarisation politique actuelle ne laisse guère espérer un Conseil fédéral nouveau, capable de s’élever au-dessus des idéologies.

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