Jean-Baptiste Poquelin, alias Molière, fête ses 400 ans ce 15 janvier 2022. Le Temps se joint aux célébrations, et brosse le portrait de l’artiste en courtisan doué et entrepreneur de théâtre…

La question fâche. Elle est même taboue pour nombre d’oreilles puristes. Faudra-t-il récrire un jour en français moderne la langue de Molière, celle qui pour le monde symbolise le génie d’un pays? Blasphème en cette année où on fête le plus populaire des auteurs francophones? Non. L’affaire est suffisamment sensible pour qu’on l’aborde frontalement, comme l’a fait l’hiver passé, non sans péril, Marc Escola, professeur de littérature à l’Université de Lausanne.

Tout spectateur, même très éclairé, a vécu un jour cette expérience: un acteur déclame sa tirade, ses alexandrins sont une merveille, mais une partie du sens reste opaque. A fortiori, les adolescents, que l’on veut initier à la beauté d’une comédie de Molière jouée en chair et en âme, sont la plupart du temps rebutés par des tournures, des mots, des références culturelles qui leur échappent. Comment les en blâmer? Toutes les œuvres ne présentent pas la même difficulté. Les Fourberies de Scapin sont plus faciles d’accès que Le Misanthrope ou Dom Juan, des chefs-d’œuvre de construction, de style et de versification.

Des initiatives pour éviter l'enfer de l'indifférence.

Ces pièces-là sont trop jouissives pour qu’on se résigne à ce qu’elles soient réservées à une poignée d’érudits. Elles véhiculent l’intelligence d’une époque, le plaisir d’une familiarité étrange, la sensualité d’une matière verbale qui, privée d’intelligibilité, s’assèche. Doit-on imaginer un système de traduction simultanée, sur des prompteurs placés de part et d’autre de la scène, comme cela se fait pour des spectacles en lituanien? Sans doute pas, car un tel dispositif risquerait d’accentuer encore l’étrangeté du feu moliéresque.

Il existe d’autres remèdes. L’un consiste à commander à des auteurs d’aujourd’hui une variation contemporaine, ce qu’a fait par exemple Drameducation, Centre international de théâtre francophone en Pologne. L’initiative a suscité un tollé dans les bastions conservateurs. L’idée n’est pourtant pas de remplacer la pièce originale, mais de la faire précéder dans les classes d’une variante. La fantaisie comme clé d’accès à la jouissance de l'œuvre.

Dans une verve analogue, un trio de jeunes universitaires – Clara Dealberto, Jules Grandin, Christophe Schuwey – publie ces jours aux Editions des Arènes un extraordinaire Atlas Molière, vif dans le ton et fourmillant d’informations précieuses. Des dessins, des tableaux, des glossaires: un gai savoir. Les universités de Genève, Fribourg et Lausanne ont parié sur cette même approche décomplexée en mettant sur pied en 2022 une série d’événements – Rire avec Molière. Ces initiatives généreuses sont vitales: sans elles, Molière risque l'enfer de l'indifférence. Il en va de son 500e anniversaire.

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