L’image du Suisse qui, après avoir fini son yogourt, dépose l’opercule et le gobelet dans la poubelle plastique puis détache le pourtour en carton pour le jeter dans la corbeille papier n’est pas un mythe. BuzzFeed France en est persuadé. Le site d’information chante les louanges du «recyclage à la suisse» dans une vidéo qui circule en boucle sur Facebook. Quelque 12 000 partages et près de 200 commentaires en quelques jours. Sous la séquence qui présente un tour d’horizon des bonnes pratiques helvétiques, un débat féroce s’engage.

La Suisse, championne du tri? Oui, mais… «La Suisse est peut-être douée en recyclage, mais aussi un des pays les plus producteurs de déchets!» rétorque un internaute. C’est vrai. Alors que le taux moyen de recyclage des déchets ménagers en Europe atteignait 28% en 2015, la Suisse était loin devant avec 53,5% selon l'Office fédéral de l'environnement. Mieux que la France et ses 37%. En revanche, la Suisse a généré 730 kg de déchets par habitant en 2014. Elle détient ainsi la seconde place à l’échelle européenne, derrière le Danemark. La France, elle, en a produit environ 536 kg, selon les données de l'OCDE

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Vanté dans la vidéo, le principe du pollueur payeur et ses sacs-poubelle taxés fait des émules. Une internaute reste toutefois pessimiste: «Des sacs-poubelle officiels c’est bien! Mais en France je parie que bien des gens jetteront la nuit des poubelles sauvages…» A plusieurs reprises, Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire fraîchement nommé, est appelé à la rescousse. Un autre relativise les exploits suisses: «Habitant une commune limitrophe, je peux vous assurer que beaucoup passent la frontière avec leurs déchets pour les déposer en France!»

Exception genevoise

Petite précision: la vidéo de BuzzFeed ne mentionne pas l’exception genevoise. Le canton du bout du Léman résiste toujours à l’introduction d’une taxe au sac, mais s’efforce toutefois d’améliorer ses performances. Avec un taux de recyclage de 46%, légèrement inférieur à la moyenne suisse, il n’a pas vraiment le choix. Dernière trouvaille en date: les «p’tites poubelles vertes» distribuées aux Genevois pour les déchets de cuisine.

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Vue de France, la Suisse dégage toujours cette image de contrée propre en ordre, pointilleuse, où règne une organisation policée. Aux antipodes des dépotoirs sauvages, le recyclage encadré par l’Etat, amendes à l’appui, corrobore ces clichés. Le citoyen helvète, lui, semble appliquer ces règles presque mécaniquement. Le recyclage, un réflexe présent dans les gènes? C’est ce que suggère une internaute: «Je crains qu’en France, la majorité des gens n’aient pas cette mentalité de trier ses déchets correctement.» «Et puis, n’oublions pas que nous sommes latins…», ajoute une autre.

«Le recyclage est une vraie marque de fabrique, confirme Nicolas Bideau, chef de l’organisme de promotion Présence Suisse. C’est une bonne manière d’exploiter le cliché de la propreté, souvent stérile, en le replaçant dans un contexte politique. Encore plus depuis l’acceptation de la stratégie énergétique 2050.» La Suisse aux allures parfois coincée, seule dans son coin, donne ainsi l’exemple en matière d’environnement. «Les paysages montagneux ou ruraux, intacts, contribuent aussi à façonner l’image d’un pays préservé.»

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Au gré des commentaires, d’autres stéréotypes, moins glorieux, émergent. «C’est aussi le pays qui gère le mieux les déchets humains: les évadés fiscaux! Bravo les Suisses! Mais faites attention, les Irlandais et les Luxembourgeois ne sont pas très loin!» ricane un internaute. Face à la guéguerre entre Suisse et France, un autre rappelle les enjeux: «Que cette planète devienne la moins polluée possible et que chacun se responsabilise, point barre!» A l’arrivée, le recyclage vu de France dit finalement bien plus que le tri des déchets lui-même.

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