Au fond, quel est le sens de revenir sur le référendum du 6 décembre 1992 sur l’EEE? D’aucuns trouvent que l’on en fait trop. Que les «euroturbos» n’ont toujours pas digéré leur défaite. Que le peuple leur a donné tort et qu’ils n’ont qu’à accepter la leçon.

D’un point de vue politique, de telles considérations ne sont pas dénuées de fondement. Mais du point de vue de la recherche scientifique, la perspective est différente. Il ne s’agit bien évidemment pas de rejouer le vote d’il y a 20 ans. Mais de souligner son importance historique pour l’Europe et la Suisse.

D’abord, en perspective comparative, par son rejet de l’EEE, la Suisse est devenue le pays le plus réticent à intégrer l’Union européenne. En effet, tous les autres Etats d’Europe ont cherché ou cherchent encore à adhérer à cette entité. Ce fut, bien entendu, le choix des 27 Etats qui en sont devenus membres. Mais c’est aussi le cas des pays des Balkans occidentaux, ainsi que de la Turquie, de la Moldavie et de la Géorgie.

Certes, il y a les exceptions de la Norvège et de l’Islande. Mais ces deux Etats participent à l’EEE. Et le gouvernement norvégien a également, par deux fois, promu une adhésion à l’UE (refusée par le peuple). Quant à l’Islande, elle est actuellement engagée dans des négociations d’adhésion. Ainsi, le vote de 1992 a été le signe le plus fort de l’exceptionnalisme international de la Suisse, de son fameux Sonderfall.

Les autres raisons de considérer ce vote comme historique sont davantage helvéto-suisses. Elles n’en demeurent pas moins spectaculaires. Ainsi, ce vote est mémorable car il a peut-être constitué le principal débat politique suisse de l’histoire de l’après-guerre. Exagération? Non, un chiffre l’atteste: 78,7% des citoyens se rendirent aux urnes. Un record de participation depuis le vote de 1947 sur l’AVS (79,6%). Surtout, une telle division du pays ne s’était jamais produite sur un sujet aussi mobilisateur. C’était du moitié-moitié: 49,7% des Suisses avaient approuvé l’EEE! Sur l’AVS, il y avait eu 80% de oui, signe que le sujet était peu contesté.

La dimension émotionnelle de l’événement fut énorme. Vingt ans plus tard, il est difficile de faire ressentir le climat de l’époque. On observa ainsi un imposant clivage entre, dans les grandes lignes, les milieux dirigeants et le «reste de la population». La majorité de l’élite économique, politique, syndicale, médiatique et intellectuelle s’était, en effet, prononcée en faveur de l’EEE. Un tel désaveu sur un sujet aussi important reste rare dans l’histoire suisse.

Le clivage le plus marquant fut celui qui différencia les principales régions linguistiques. La Suisse romande manifestait son soutien à l’EEE avec enthousiasme. Le Tessin était, en revanche, largement réticent. Et les régions périphériques de Suisse alémanique affichaient une franche opposition. Un Röstigraben doublé d’un fossé polenta. Ainsi, Neuchâtel, le Jura, Genève, Vaud sont des cantons où près de 80% des votants approuvèrent le traité. En Suisse italienne, ils n’étaient que 38,5%. A Uri, Schwyz, Unterwald et Appenzell, le taux d’acceptation n’était plus que d’environ 30%! Une telle division linguistique n’est pas habituelle dans la vie politique suisse, surtout sur un sujet aussi important. Elle est aussi bien moins banale que le traditionnel clivageentre le centre et la périphérie. Les tensions furent si vives qu’on alla jusqu’à évoquer un éclatement du pays. Soudainement, la Suisse semblait menacée par le syndrome belge ou canadien. Cela en pleine guerre interethnique en ex-Yougoslavie.

Rétrospectivement, de tels clivages sont de plus en plus difficiles à expliquer. Haïr l’Espace économique européen paraît non moins irrationnel que d’en tomber amoureux. Il y a eu une montée des passions qui reste déconcertante.

Ce référendum marqua aussi l’émergence du principal homme politique de ces dernières décennies: Christoph Blocher. Adulé par les uns, abhorré par les autres, il est devenu l’un des rares politiciens qui a marqué son temps. Surtout, grâce à son rôle de chef de file des opposants à l’EEE, il tira profit de sa victoire. Il réussit, dès décembre 1992, à s’emparer du pouvoir réel au sein de l’UDC, à la radicaliser vers la droite et à la transformer en principal parti du pays.

Pour toutes ces raisons, il n’est pas abusif d’affirmer que le refus de l’Espace économique européen fut bel et bien un choix historique.

Une telle division

du pays ne s’était jamais produitesur un sujet aussi mobilisateur

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.