Opinion

Réflexions autour du futur Conseil fédéral

OPINION. Un chef d’entreprise, un agriculteur, un économiste, une pianiste de concert, un employé de commerce, un médecin et une juriste: est-ce un inventaire à la Prévert? Non, c’est le Conseil fédéral de la Suisse, rappelle notre chroniqueuse, Marie-Hélène Miauton

Johann Schneider-Ammann ne se représente pas pour un nouveau mandat, c’était attendu. Les médias avaient déjà anticipé depuis longtemps sa nécrologie de conseiller fédéral. C’est peu dire qu’il ne leur était pas sympathique. Peu de charisme, donc pas médiatique. Un peu balourd, donc facile à ridiculiser. Libéral, donc diabolisé à souhait. Si, contrairement à ces reproches sur la forme, on s’attelle au fond, alors le tableau prend une autre allure. Dans le monde entier, où il se déplaçait dans son rôle de facilitateur des affaires et de négociateur des traités commerciaux, il était considéré comme un chef d’entreprise, un patron qui savait de quoi il parlait, en pratique et non en théorie.

A l’intérieur du pays, le Département de l’économie est chargé de mettre en place les conditions-cadres optimales pour la prospérité de la Suisse, c’est-à-dire la croissance d’une part, le plein-emploi d’autre part, avec l’accès de tous au marché du travail. Johann Schneider-Ammann est entré en fonction il y a huit ans et, aujourd’hui, tous les indicateurs sont au beau fixe. Facile, dira-t-on, la conjoncture mondiale est au plus haut! Mais c’est faux: nous avons essuyé durant son mandat la crise du franc fort, puis l’arrêt des mesures de soutien de la Banque nationale suisse à notre monnaie. On prédisait la mort du secteur industriel, il s’est au contraire redressé. On pourrait allonger la liste des lignes positives de ce bilan, même s’il est toujours possible de mieux faire. Le prochain ministre s’en chargera.

Les Grecs anciens

Le 5 décembre, l’Assemblée fédérale devra élire deux nouveaux sages, et Karin Keller-Sutter pointe en pole position pour remplacer son collègue du PLR. Je suis sûre qu’elle fera la course sans faute et il faut souhaiter que l’Assemblée ne lui inflige pas un second camouflet, ce que nul ne comprendrait. Le département qui lui serait attribué est encore hypothétique, mais elle se révélerait bonne dans n’importe lequel, ce qui est un des postulats du système de milice, le cas de Johann Schneider-Ammann étant un hasard heureux, mais non renouvelable.

Les Grecs anciens, fondateurs de la démocratie, tiraient au sort, selon des procédures assez complexes, les bouleutes (le législatif), les prytanes (les sénateurs) et les archontes (l’exécutif) alors que le stratège (chef des armées) et le trésorier (chef des finances) étaient élus. Une fois tirés au sort, les citoyens désignés passaient par la docimasie, une enquête personnelle qui intervenait avant leur entrée en fonction. La démocratie grecque assumait donc que des gens d’horizons très différents puissent se partager la charge de l’Etat, qui n’exige pas nécessairement les meilleurs au meilleur poste ni ceux qui ont reçu la formation adéquate.

Un système gagnant

Sans être semblable, le système de milice suisse ne fait pas autre chose. Actuellement, le Conseil fédéral est formé d’un chef d’entreprise, nous l’avons dit plus haut, d’un économiste (Alain Berset), d’un employé de commerce dans le secteur agricole (Ueli Maurer), d’un médecin (Ignazio Cassis), d’un agriculteur (Guy Parmelin), d’une pianiste concertiste (Simonetta Sommaruga) et d’une juriste (Doris Leuthard). La richesse de cette palette de personnalités venues d’horizons divers, leurs sensibilités forcément différentes, leur pluridisciplinarité, sont sources de fertilisations croisées et assurent une fraîcheur du regard qui prévient les approches technocratiques. Si l’on y ajoute le principe de concordance qui brasse les origines partisanes pour parvenir aux solutions les plus pragmatiques et les moins dogmatiques, on a là un système gagnant.

Mais la milice déplaît aux appareils idéologiques car elle s’oppose à l’élitisme qui prévaut aujourd’hui, plus propice aux prises de pouvoir. Veillons donc à son maintien, quoi que disent ses détracteurs pour s’en défaire. En général, ce sont des adversaires plus ou moins avoués de la démocratie, comme déjà dans la Grèce antique.

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