Opinion

Refonder le projet européen

Trois dérives minent le projet européen élaboré à Montreux dans l’immédiat après-guerre: elle n’a pas de gouvernement; elle n’est qu’une pâle fédération d’Etats-nations; elle est moralement à la dérive, estime Jacques Tschoumy, de la Maison de l’Europe transjurassienne

Trois dérives minent le projet européen élaboré à Montreux dans l’immédiat après-guerre. L’Europe n’a pas de gouvernement, elle est toujours sous tutelle de vingt-sept chefs d’Etat et de gouvernement, dont le souci premier est la sauvegarde de leurs intérêts nationaux d’abord. Dérive démocratique. L’Europe que l’on voit aujourd’hui est à mille lieues du plan imaginé dès 1947 par les pionniers, qui avaient proposé une «Europe unifiée». On n’a qu’une pâle Fédération d’Etats-nations. Dérive morale. Le projet européen avait pour objectif de mettre fin une fois pour toutes aux pathologies nationalistes du XXe siècle. Les nationalismes rebondissent aujourd’hui, parfois dans leurs formes les plus radicales. Dérive nationaliste.

Le sentiment européen rebondit

Or l’Institut IPSOS et le journal Le Monde ont révélé un bond spectaculaire à 80% du sentiment pro-européen en Europe. Le BREXIT a ainsi recréé dans toute l’Europe un élan tout à fait inattendu qui offre désormais un socle nouveau au projet européen, dont la Constitution avait été torpillée par la France en 1953, puis par la France et les Pays-Bas en 2005.

Un retour aux sources s’impose, soit un retour à l’Europe des pionniers d’après-guerre ainsi qu’à l’Europe politique et fédérale, préconisée du 27 au 31 août 1947 par le Congrès de Montreux. Guy Verhofstadt, ancien Premier Ministre belge, ancien député européen, a produit récemment l’analyse majeure de ce temps sur ce thème. Sous le titre «Le mal européen», préface de Daniel Cohn-Bendit, (Plon, 2016), il vient de proposer aux peuples européens les conditions utiles de redressement de l’Europe aujourd’hui.

Une Europe politique

Cette autre Europe sera politique, car le territoire national est de moins en moins pertinent à l’échelle du monde. Cette autre Europe sera fédérale, elle protégera ainsi les minorités, les petits Etats et leurs histoires particulières. Elle sera dotée d’un gouvernement indépendant des entités fédérées et prendra les décisions qui conviennent à l’ensemble européen, et non à ses électeurs nationaux.

Ainsi que dans toute démocratie, le Parlement contrôlera les directives émises par le gouvernement. Ce contrôle est inexistant à l’heure actuelle. L’Europe actuelle manquant de visibilité, un président sera élu au suffrage universel de tous les Européens, et simultanément dans tous les Etats européens. Le vote à l’unanimité actuellement de règle aura disparu, et avec lui l’intolérable domination des majorités par une minorité, et l’immobilisme qui lui est associé. L’Europe prendra ses décisions à la majorité, ainsi que toute démocratie avancée.

L’Europe n’a pas de politique étrangère

L’Europe n’a pas de politique étrangère actuellement, elle est absente en Crimée et au Moyen-Orient, elle est divisée face à la vague migratoire. Ce déficit est préjudiciable à son image dans le monde. Une politique étrangère commune et déterminée s’imposera, arrêtée et conduite par le nouveau gouvernement. Une armée européenne sera chargée d’assurer cette politique étrangère, forte des valeurs européennes que porte l’Europe, soit celle des Droits de l’homme, du suffrage universel, du droit des minorités, toutes valeurs bafouées à ses frontières. Le choix sera proposé aux Etats entre une adhésion complète et une association simple. Ainsi, et sans le Royaume-Uni désormais, mettra-t-on fin aux multiples compromis européens qui piègent l’Europe d’aujourd’hui, ainsi que le projet européen dans son ensemble.

Rappeler le projet européen

Invitées par l’Union des Fédéralistes Européens, plusieurs forces suisses et européennes cherchent actuellement à rassembler les moyens de rappeler le projet européen tel qu’il avait été profilé après-guerre. Un Congrès européen sur le sujet est en préparation à Montreux, à l’automne 2017. Il s’intitulera «Refonder le projet européen». Que la Suisse en soit l’hôte a du sens en 2017 autant qu’en 1947. Les peuples européens attendent que revive le projet européen.


Jacques-André Tschoumy, Maison de l’Europe transjurassienne, Neuchâtel

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